Journaliste politique au Progrès pendant vingt ans, Gérard Angel tente aujourd'hui de rebondir avec Les Potins d'Angèle, un hebdo pseudo-satirique. Un nouveau coup dans une carrière marquée par sa collaboration au journal d'extrême-droite Minute.
"Gérard Angel est une taupe de l'extrême droite ! Telles sont les conclusions de notre enquête exclusive". C'est en rédigeant lui-même un article pseudo-ironique dans son hebdo, Les Potins, que Gérard Angel a répondu au mail de Lyon Mag' lui demandant quelques précisions, notamment sur son passé dans le cadre de la préparation de ce portrait-enquête. Son objectif : tenter de décrédibiliser à l'avance les révélations de Lyon Mag'. Tout en montant dans le même numéro un scoop bidon qui mettait en cause l'indépendance de Lyon Mag' à l'occasion de la diffusion sur France 2 d'un documentaire sur Thierry Ehrmann. Tout à fait dans les méthodes de ce personnage sulfureux mais qui s'est toujours cru invulnérable.
Mais en fait que cherche donc à cacher le roi des potins lyonnais ?
Gérard Angel est né le 8 juillet 1951 dans une famille assez aisée de Basse-Normandie. Ses parents habitent Bourg-Achard, une petite commune rurale située à une trentaine de kilomètres de Rouen. Son père, André, est directeur financier du groupe Méaulle qui fédère 17 hebdomadaires locaux. Bosseur et autoritaire, André Angel a accompagné l'ascension de son patron Bernard Méaulle qui, en partant d'une simple imprimerie, a construit un petit empire de presse, que Robert Hersant, propriétaire de nombreux quotidiens régionaux, va d'ailleurs tenter de racheter. En vain. Mais André Angel reste dans l'ombre. Basé à Bernay dans les locaux de L'Eveil, un des hebdos du groupe, il n'est guère apprécié des journalistes. "Un homme de chiffres", se souvient Philippe Leroux, rédacteur en chef de L'Eveil. "Presque militaire", ajoute Claude Lecomte, un autre rédacteur en chef. Mais André Angel savait aussi se montrer très habile quand il le fallait.
Intriguant
Dans les années 1960, Gérard Angel suit une scolarité assez terne à Saint-François-de-Sales d'Evreux, un internat qui accueille des fils de bonne famille. Et après quelques années en fac, il n'a aucune vraie perspective professionnelle. Mais son père va lui donner un petit coup de pouce décisif. En l'imposant comme stagiaire à L'Eveil de Bernay. A l'époque, cet hebdo a une rubrique qui brocarde les notables locaux. Son nom : Madame Eveil. Un titre et un style un peu ringard que reprendra plus tard Angel au Progrès. Mais en 1975, Méaulle lance un hebdo à Pont-Audemer pour concurrencer un titre d'Hersant. Il faut recruter rapidement une nouvelle équipe. Le fils Angel se retrouve alors correspondant dans le canton de Routot. Rapidement, il soutient le maire, un notaire très à droite. Lui-même affichait des positions de droite très tranchées, alors que beaucoup de journalistes étaient plutôt gauchistes à l'époque, se rappelle Daniel Mattard, le rédacteur en chef de ce nouvel hebdo. Mais ce qui frappe aussi à lépoque, c'est l'ambition de ce jeune pistonné. "Un intriguant", se souvient Philippe Leroux, un ancien de France Soir qui a été pendant dix ans rédacteur en chef de L'Eveil de Bernay. Et il ajoute : "Angel savait toujours trouver les mots pour flatter ses interlocuteurs". Alors qu'un de ses collègues de l'époque le décrit comme un "arriviste". Mais la carrière d'Angel va longtemps piétiner dans la presse normande. De La Liberté Dimanche à L'Orne Hebdo. Comices agricoles, réunions d'associations, conseils municipaux... Bref, de la locale de base. En 1981, il se retrouve éditorialiste à L'Echo de la Lys, un petit hebdomadaire du Nord-Pas de Calais. Pas de quoi combler cet ambitieux qui vient juste d'avoir 30 ans.
Coopératif
C'est Minute qui va lui donner sa chance. Il débarque alors à Paris. Comment il réussit à être embauché par cet hebdo d'extrême droite ? Certains parlent des réseaux extrémistes très implantés dans la jeunesse étudiante de Rouen à l'époque et dont Angel est un familier. D'autres, d'un imprimeur, ami de son père et du directeur de Minute. En tout cas, les cadres de Minute ne se souviennent pas d'avoir eux-mêmes recruté Angel. On est alors en 1981. La gauche vient d'arriver au pouvoir en France avec l'élection de François Mitterrand qui s'installe à l'Elysée. Une époque agitée. Alors que la droite est sonnée par sa défaite, l'extrême droite relève la tête. Même si Jean-Marie Le Pen plafonne encore à moins de 1 % des voix.
Sans état d'âme, Angel va alors choisir son camp. En entrant au service politique de Minute, où il va se montrer un collaborateur zélé. Bosseur et très coopératif, se souvient Jean Roberto, alors rédacteur en chef des informations générales, qui travaille aujourd'hui à National Hebdo, le journal officiel du FN. A l'époque, Minute est dirigé par Serge de Beketch, qui deviendra plus tard directeur de la communication de Jean-Marie Le Chevalier, le maire FN de Toulon. Créé par des antigaullistes partisans de l'Algérie française, cet hebdo va trouver un nouvel élan en s'attaquant aux figures de la gauche. Avec, en pointe, le jeune Angel. Sa cible favorite : Laurent Fabius, alors Premier ministre de François Mitterrand. Mais aussi Robert Badinter, le symbole de l'abolition de la peine de mort. Car Minute cible de préférence des hommes politiques d'origine juive.
Quand on interroge les piliers de la rédaction de l'époque, ils prétendent que tous les collaborateurs de Minute n'étaient pas d'extrême-droite. Et même que Minute était avant tout un journal d'investigation, une sorte de Canard enchaîné de droite... Mais il suffit de lire attentivement cet hebdo pour se rendre compte que Minute était engagé à fond derrière Le Pen. D'ailleurs, Jean-Claude Goudeau, à l'époque rédacteur en chef, appellera à voter pour le leader du FN. Et Angel lui-même se distinguera à l'époque par une interview de Le Pen titrée Les onze mesures de Le Pen pour régler le problème de l'immigration, avec des questions particulièrement complaisantes du style : "Vous êtes le premier homme politique à dénoncer le danger d'une immigration trop massive dans notre pays". Et Angel met en avant les grandes mesures lepénistes comme la priorité aux travailleurs nationaux. Mais il collabore aussi au Crapouillot, un magazine satirique contrôlé par Minute au style particulièrement racoleur, où Angel se distingue entre autre par un article violemment antiféministe.
Mais en 1986, c'est la crise à Minute. Un des principaux actionnaires se retire au profit d'un financier proche du RPR. Les piliers de la rédaction font alors jouer la clause de conscience, cette règle qui permet aux journalistes de démissionner en cas de changement d'actionnaire et d'empocher une indemnité comme s'ils étaient licenciés. Ils vont en profiter pour créer un autre titre, Le Chardon, avant de reprendre, un an plus tard, Minute qui a perdu une bonne partie de ses lecteurs et accumulé les dettes en adoptant une ligne plus soft. Quant à Angel, ce Minute devenu beaucoup plus light ne l'intéresse pas. D'autant plus qu'il a d'autres ambitions. Il va alors rebondir en débarquant au Progrès de Lyon que vient de racheter Robert Hersant à Jean-Charles Lignel.
Imposé par Hersant
"En fait, il est arrivé dans les bagages d'Hersant. On nous l'a imposé de Paris", avoue un ancien cadre du Progrès. Angel est même imposé à la rubrique politique. Toujours habile, il va réussir à banaliser son passage à Minute. Il évite d'évoquer ces années extrémistes. Et quand on insiste, il répète qu'il n'a fait qu'un passage éclair dans cet hebdo où, affirme-t-il, il ne jouait qu'un rôle mineur... Au point que certains journalistes lyonnais pensent aujourd'hui encore qu'Angel à Minute c'est une légende ! Comme Xavier Marula, alors rédacteur en chef des informations générales au Progrès, qui, interrogé par Lyon Mag, commencera par défendre Angel avant de reconnaître qu'il est peiné d'apprendre qu'Angel a été un journaliste lepéniste.
Mais Angel va aussi profiter d'un contexte favorable en arrivant dans une rédaction que Robert Hersant a décidé de reprendre en main, car il la juge trop à gauche. D'ailleurs plusieurs grands reporters du Progrès ont claqué la porte. Souvent les meilleurs journalistes. Du coup, Angel est considéré par Hersant comme un élément sûr dans cette rédaction. Et bien entendu pour ce patron de presse qui a commencé sa carrière en éditant des journaux collaborationnistes, les années Minute d'Angel, ça ne le choque pas. Au contraire c'est même une garantie de sérieux. D'ailleurs Angel va participer discrètement à cette épuration politique.
Et Angel va recevoir un appui décisif : celui de Xavier Ellie, nommé par Hersant patron du Progrès. Ce fils de la bourgeoisie bordelaise va être fasciné par Angel, son côté sulfureux, insaisissable... "Comme le bourgeois qui s'encanaille au bordel", ironise un journaliste du Progrès. Fort de ses appuis, Angel se retrouve hors hiérarchie. Un électron libre qui va lancer sa rubrique Les potins d'Angèle, où curieusement, il se déguise en femme pour brocarder les notables locaux en colportant rumeurs et ragots, souvent sur fond de règlement de comptes personnel. Exemple : il va s'acharner sur un magistrat, Georges Fenech, qui a un tort à ses yeux : avoir séduit sa femme avant d'en faire sa compagne ! "Ces potins sont assez lamentables, mais cette rubrique lui a quand même permis de terroriser la classe politique lyonnaise pendant des années pour asseoir son pouvoir !" ironise un ancien journaliste politique au Progrès qui a vu Angel à l'oeuvre. Alors qu'un journaliste de Figaro Lyon ajoute : "Au fond, il continuait à faire du Minute. Sa technique, c'est la dénonciation sans preuve, l'insinuation..."
Car Angel n'a jamais été un enquêteur mais un colporteur de ragots. Comme les journalistes d'extrême droite, avant guerre. Une fois implanté à Lyon, Angel reste le correspondant officieux de Minute à qui il donne régulièrement des infos, mais il va tout faire pour oublier son passé d'extrême droite. D'abord proche de l'UDF André Soulier, quand celui-ci est donné comme un possible successeur de Francisque Collomb à la mairie de Lyon, il va soutenir ensuite Michel Noir, son challenger RPR qui remporte la mairie en 1989. Avant de descendre le Front national dès que cet élu le dénoncera avec vigueur. Tout en se gardant toujours d'attaquer dans ses potins Bruno Gollnisch, le leader lyonnais du FN. Mais il sera toujours prudent, maniant une ironie grinçante pour mieux faire passer ses idées toujours aussi extrémistes au fond. Mais il affichera de façon ostentatoire son amitié avec le socialiste Charles Hernu, maire de Villeurbanne, ou Gérard Collomb, le futur maire de Lyon, avec lequel il achète un bateau à voile mais avec qui il finira par se brouiller après avoir tenté de devenir son directeur de la communication à la mairie. Toujours aussi habile et manipulateur, Angel réussit également à neutraliser quelques figures syndicales au Progrès en se rapprochant d'Elizabeth Chambard, militante CFDT. Ou encore d'Alexandre Buisine, un jeune délégué du SNJ avec qui il lancera plus tard Les Potins.
Angéliste
Mais au début des années 2000, Angel perd du terrain. Ses potins ne font plus peur à grand monde. Et surtout, Le Progrès a perdu tellement de lecteurs sous le règne d'Ellie que Robert Hersant donne carte blanche à quelques cadres pour restructurer le groupe. Et ils vont décider de placardiser Angel. D'ailleurs, Michel Nozière, un ancien de Ouest France, déclarera à Lyon Mag', lors de son arrivée, que personne ne doit être hors hiérarchie. C'est la fin d'Angel l'électron libre. Du coup, après avoir tenté de reprendre en main Lyon Capitale, l'hebdo du Progrès qui est au bord de la faillite, il décide d'attendre prudemment la vente annoncée du Progrès pour faire jouer, l'année dernière, la clause de conscience. Ce qui lui permet de recevoir un chèque d'environ 100 000 euros et de lancer en septembre 2005 son propre hebdo : Les Potins d'Angèle.
L'ancien journaliste de Minute retrouve le ton et le style qui ont fait sa réputation sulfureuse. Son hebdo fait un bide en plafonnant à un millier exemplaires, mais il retrouve enfin son statut : Ce qui fait bander Angel, au fond, c'est de terroriser les gens à coup de ragots, souligne un conseiller municipal. Reste à savoir si Angel est un vrai extrémiste ou, au fond, un simple opportuniste. Ce n'est pas incompatible ! tranche un ancien angéliste en estimant justement que l'extrême droite a toujours su exploiter les peurs et les fantasmes, en flattant l'opinion, mais sans jamais assumer ses convictions et ses responsabilités. Comme le roi des potins.









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Horace