19-09-2008

Vaulx-en-Velin : Un épicier au cÅ“ur d'un réseau terroriste

Un commerçant turc de Vaulx-en-Velin apparemment sans histoire est soupçonné d’avoir récolté des fonds pour Al-Qaïda. Une affaire révélatrice.

“Allah Akbar ! Allah Akbar !” Vaulx-en-Velin, 16 mai 2008. Alors que les policiers de la DST, le service de contre-espionnage, viennent arrêter Feyzullah Harman dans son épicerie, ils se heurtent à une dizaine de jeunes hystériques. Une manif improvisée pour soutenir ce commerçant qui est soupçonné d’avoir participé au financement d’un réseau terroriste.
Etrangement, cette arrestation passera presque inaperçue. A peine quelques lignes dans la presse lyonnaise. Pourtant, cette affaire est prise très au sérieux par les juges d’instruction du pôle antiterroriste, Philippe Coirre et Thierry Fragnoli, qui surveillent les activités de cet épicier d’origine turque depuis plusieurs mois.
A 28 ans, Feyzullah Harman semble pourtant au-dessus de tout soupçon. Petit, rond et jovial, coiffé du takke, sorte de calot traditionnel, il donne l’impression d’avoir bien réussi. D’ailleurs, sa famille, qui exploite plusieurs magasins dans l’agglomération lyonnaise, est assez connue dans la communauté turque.
Et à Vaulx-en-Velin où il circule au volant de son Alfa 156., c’est un notable respecté. Il exerce même une certaine influence à la mosquée de la rue Pascale, à Villeurbanne, qui a été longtemps tenue par le Kaplan, un mouvement turc radical.

Egorgé
Tout aurait commencé en août 2006. Six mois plus tôt, son frère Ilyas, le frère d’Harman qui était alors l’imam de cette mosquée, parti faire étudier l’islam à ses enfants en Jordanie, est refoulé à la frontière. Car le ministère de l’Intérieur lui reproche d’avoir défendu publiquement le djihad. Du coup, la direction européenne du Kaplan invite Feyzullah Harman à une réunion qui se déroule à Cologne en Allemagne. Une trentaine d’islamistes venus de toute l’Europe sont présents. Ce qui lui permet de faire la connaissance d’un certain Ifran Demirtas. Une rencontre décisive. Car cet imam qui vit en Hollande est soupçonné d’être proche du MIO, le Mouvement islamiste d’Ouzbekistan, considéré par l’ONU comme un soutien à Al-Qaïda. Et qui est très actif en Afghanistan, après l’intervention des Américains pour renverser le régime des Talibans qui protègent Ben Laden. D’ailleurs, au cours de cette réunion à Cologne, Demirtas va inciter les participants à se mobiliser pour “aider les frères afghans” en récoltant de l’argent.
De retour à Villeurbanne, Feyzullah Harman organise donc plusieurs réunions pour réunir de l’argent. Certains fidèles se méfient mais d’autres semblent enthousiastes. En particulier des jeunes, dont l’anti-américanisme est très fort dans les banlieues lyonnaises depuis l’intervention des Américains en Irak. Plusieurs dizaines vont donner de 50 à 1 000 euros... Des sommes qu’Harman va remettre à Demirtas qui invite l’épicier de Bron à venir lui rendre visite dans un camp d’entraînement en Afghanistan. Mais Feyzullah Harman lui explique qu’il est trop occupé par ses affaires. Il recevra néanmoins des DVD de propagande. Dans une vidéo, il découvre avec ses amis une scène sordide où un Afghan, soupçonné d’avoir détourné de l’argent destiné aux combattants, se fait égorger par les Talibans. Histoire de rassurer les donateurs sur l’utilisation de leur argent ! Difficile de déterminer si Feyzullah Harman partage les discours radicaux des Talibans. Seule certitude, ce commerçant continue à récolter des fonds pour le mouvement MOI. Ce qui va d’ailleurs provoquer une violente discussion à la mosquée Kaplan où s’affrontent modérés et radicaux. D’ailleurs, quand il accueille Irfan Demirtas à Villeurbanne, plusieurs fidèles refusent qu’il soit accueilli à la mosquée. Du coup, Demirtas devra tenir sa réunion dans un café.

Attentat suicide
Mais la question que se posent les juges antiterroristes, c’est de savoir si Harman aurait poussé des jeunes Lyonnais à combattre en Afghanistan avec le Mouvement islamiste d’Ouzbekistan. Les enquêteurs restent prudents. Car Harman affirme même avoir dissuadé un jeune prêt à partir après une déception amoureuse. En revanche, un de ses cousins a rejoint les Talibans. Alors que Fatih, un jeune Allemand d’origine turque, a également rejoint un camp taliban via les réseaux du MOI. Avant, le 3 mars 2008, de se faire exploser au volant d’une voiture contre une caserne de l’armée afghane. Bilan : 2 morts et 15 blessés.
Voilà pourquoi après son interpellation, Feyzullah Harman a été transféré à Paris pour être interrogé par les policiers du pôle antiterroriste. Il leur racontera d’abord qu’il récoltait cet argent pour aider les Afghans pauvres. Mais après avoir été interrogé une douzaine de fois en 48 heures de garde à vue, il finira par craquer. En reconnaissant avoir récolté ces fonds pour Demirtas. Combien ? Lui-même avoue la somme d’environ 40 000 euros. Mais les policiers ont retrouvé 150 000 euros en liquide chez lui. La recette de son magasin, selon Feyzullah Harman.
En revanche, l’épicier de Vaulx-en-Velin niera tout lien avec ce mouvement terroriste. Ce qui ne l’empêchera pas d’être mis en examen avec une demi-douzaine de ses amis pour “financement présumé du terrorisme”. Une accusation contestée par Me Debray, l’avocat de la famille Harman. Mais le commerçant est toujours incarcéré à la prison de xx. Alors qu’il risque dix ans de prison et 225 000 euros d’amende. En tout cas, l’enquête se poursuit et elle pourrait réserver d’autres surprises.

Une affaire exemplaire, car elle montre comment un petit épicier de la région lyonnaise, en apparence insoupçonnable, a pu entrer en contact avec des réseaux islamistes particulièrement redoutables, pour leur apporter un soutien financier. Tout en tenant un discours radical qui a trouvé un certain écho chez les jeunes de la banlieue lyonnaise.

Lionel Favrot

Conformément à la loi, Feyzullah Harman est présumé innocent jusqu’à son jugement définitif.

 

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