Les Tricou sont tout ce qu'il y a de plus lyonnais. Jean Tricou nait en 1890 dans le 5e arrondissement au sein de cette famille traditionnelle de la bourgeoisie. Aîné de six frères et soeurs, il est fils de notaire, petit-fils de notaire et arrière petit-fils de notaire. Il le sera évidemment à son tour.
Jean Tricou hérite d'une double culture. D'abord une culture musicale très solide, ce qui est assez fréquent dans la bourgeoisie lyonnaise. Ainsi qu'une culture d'érudition reçue de son père qui lui transmet la passion de l'histoire de Lyon.
Après ses études de droite et de notariat, le jeune homme obtient un poste de premier clerc. Puis il succède à son père vers 1930. Son étude, située rue d'Oran près de la place des Terreaux, gère beaucoup de dossiers familiaux. De taille moyenne, elle a une réputation de sérieux et de compétence.
Jean Tricou est un petit homme tout menu, sec, très vif. C'est un gros travailleur qui exercera comme notaire jusqu'à ses 70 ans. Sûr de lui et indépendant, il ne se gêne pas pour dire aux gens ce qu'il pense. Il n'aime toutefois pas se mettre en avant ou chercher les honneurs. Vu de l'extérieur, il paraît bougon et renfrogné, alors que c'est un homme très spirituel et drôle.
Avec sa femme Marthe Breton, très cultivée également, il forme un couple ouvert et accueillant, mais pas du tout le genre à donner de grandes réceptions.
Politiquement, Tricou est de droite dans une ville résolument à gauche avec le règne des radicaux Antoine Gailleton et Edouard Herriot, et l'interlude socialiste de Victor Augagneur.
La Première Guerre mondiale à laquelle il participe à 24 ans le marque, même s'il en parlait peu. Et en 1940, à 50 ans, il vit très mal la défaite et l'occupation. Favorable au maréchal Pétain... comme beaucoup, il se réjouit à la Libération... comme beaucoup.
Monnaies et blasons comme passions
L'érudition lui vient par la numismatique. En collectionnant monnaies, jetons et médailles anciennes dès ses neuf ans, Jean Tricou verse logiquement dans l'héraldique, l'étude des blasons, ainsi qu'à l'histoire des institutions et des personnages. Au point de devenir une sommité en France, incollable sur les blasons et les monnaies.
Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'université ne s'intéressait guère à l'histoire locale, préférant celle du pays qui peut servir de support à de grands exposés généraux. Et ce sont alors les amateurs comme Jean Tricou qui jouent un rôle moteur pour diffuser ce savoir.
Parmi les figures lyonnaises qui l'intéressaient le plus, il admirait Henri Morin-Pons, issu d'une grande famille de banquiers protestants. Cet homme qui a vécu entre 1820 et 1905 fut un banquier compétent mais aussi un numismate, un musicien compositeur d'opéras et un orateur membre éminent de l'Académie de Lyon. Un trait d'union idéal entre la compétence professionnelle et la culture artistique.
Jean Tricou a publié pas moins de 130 références, sans compter d'innombrables notes et articles. Il a aussi écrit plusieurs mémoires et études sur des sujets très divers : "Le testament de Sébastien Gryphe", "Les mulets du cardinal de Tancin", Le trésor monétaire de Saint Martin du Fresne"…
Grâce à ses moyens financiers personnels, bien qu'il ne dispose pas d'une immense fortune, Jean Tricou finançait lui-même ses publications.
Son oeuvre majeure, "Armorial et répertoire lyonnais", est un gigantesque fichier alphabétique de personnages lyonnais du passé. Une oeuvre colossale, réalisée à partir d'innombrables notes, qui recensent pour chaque personnage toutes les références de livres et d'archives.
Plusieurs dizaines de milliers de noms de Lyonnais y sont repertoriés. C'est en réalité le travail de cinq vies : la sienne, celle de son père, et de trois grands érudits Beyssac, Sachet et Eugène Vial. Quand Jean Tricou est mort, il en était à la lettre "D" et avait déjà publié sept volumes de 200 pages ! S'il était arrivé au terme de son ouvrage, cela aurait représenté des milliers de pages.
La suite n'a jamais été publiée mais l'ensemble de ses notes ont été confiées par ses héritiers aux archives municipales où elles peuvent être consultées. Il n'y a pas que les familles qui sont répertoriées, mais aussi les institutions, les confréries de métiers, les corporations… Un instrument de travail unique pour les historiens, même si le style est très notarial et précis : un nom, une famille, ses membres, un blason s'il existe et les références aux archives.
En introduction de son "Armorial" que les historiens appellent "le Tricou", on peut lire : "Ceux qui poursuivront cette tâche, c'est-à-dire les travailleurs désintéressés, à la recherche de l'inédit, retiendront dans ces notices quelques sources d'archives locales (…) qui leur éviteront des pertes de temps et qui les mettront dans la voix d'autres documents".
Jean Tricou a vécu toute sa vie dans l'amour et le culte de sa ville. En payant de sa personne, de son temps et de son argent. C'est au fond en artiste qu'il a aimé l'histoire et qu'il s'est passionné pour cette société d'autrefois.