OL : Le grand stade en 3 questions
1- Qui va payer ?
Implanté à Décines sur un terrain de 50 hectares en bordure de la rocade est, le futur grand stade est en fait un double projet. Car il y a d’abord le stade de 60 000 places, qui devrait coûter environ 250 millions d’euros à l’Olympique lyonnais. Et une zone commerciale avec un centre de loisirs, deux hôtels et des bureaux, qui devrait également coûter autour de 250 millions d’euros, financés cette fois par les partenaires de l’OL, notamment le groupe hôtelier Accor.
A ces 500 millions d’investissement privés s’ajoutent au minimum 150 millions d’argent public, pour financer les infrastructures nécessaires : aménagement de l’échangeur de Pusignan sur la rocade est, voies d’accès au stade, agrandissement de la gare de tramway Lea à Décines... Un investissement public dont 60 millions devraient être financés par le Grand Lyon, 20 millions par l’Etat, 30 millions par le conseil général et enfin 30 autres millions par le Sytral, l’organisme qui gère les transports en commun dans l’agglomération lyonnaise.
Mais selon plusieurs experts consultés par Lyon Mag, ces estimations sont largement sous-évaluées. Notamment parce qu’elles ne prennent pas en compte les investissements en transport collectif, comme le prolongement de la ligne de tram T2 jusqu’à Eurexpo, qui devrait coûter au minimum 100 millions d’euros. Du coup, le financement public pourrait s’élever à 400, voire 500 millions d’euros.
Bref, au final, le projet OL Land va coûter entre 650 millions et 1 milliard d’euros. D’où la question que tout le monde se pose : qui va payer ?
L’Olympique lyonnais d’abord, qui a prévu d’investir les 96,2 millions d’euros levés lors de l’introduction en Bourse il y a un an. Mais le club, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 214 millions d’euros l’année dernière pour un résultat net de 18,5 millions d’euros avec 230 salariés, devrait également recourir à un emprunt, qui devrait être en partie remboursé par le naming, c’est-à-dire le sponsor qui donnera son nom au stade en échange d’un gros chèque. L’OL pourrait ainsi toucher de 70 à 150 millions d’euros sur 10 ans.
Enfin, le rapport annuel d’OL Group souligne que le projet va “générer un autofinancement”, sans donner plus de détails. Mais d’après les opposants au stade, cet autofinancement serait en fait la plus-value que va réaliser le club sur les terrains. D’ailleurs toujours dans ce rapport annuel, on apprend que l’OL prévoit de racheter les 50 hectares au Grand Lyon pour 15 à 20 millions d’euros. Soit de 30 à 40 euros le m2. Alors que les opposants soulignent que les terrains se vendent autour de 300 euros le m2 à Décines. “Même en ajoutant les travaux nécessaires pour viabiliser ces terrains, l’OL pourrait réaliser une jolie plus-value de 80 à 100 millions d’euros en revendant 40 hectares à ses partenaires. Ce qui leur permettrait de boucler le financement de leur projet”, explique Francisco Martinez, de l’association Carton rouge. Mais Gilbert Giorgi, chargé par l’OL de l’acquisition des terrains, dément.
Au total, l’OL devrait donc investir au maximum 250 millions d’euros dans ce projet. Et pour trouver l’argent qui manque, tout le monde va devoir mettre la main à la poche.
D’abord les spectateurs. Alors que les prix des places varient de 10 à 100 euros à Gerland pour un match de championnat, elles devraient coûter beaucoup plus cher dans le futur stade. Sans compter les loges, dont les prix devraient flamber. Aujourd’hui, les dirigeants lyonnais assurent que le prix des places ne devrait pas trop augmenter. Mais c’est peu probable quand on regarde ce qui se passe dans les grands championnats européens. Au minimum 70 euros la place à l’Emirates Stadium d’Arsenal en Angleterre, où l’abonnement le moins cher est à 1 700 euros ! Alors qu’il faut compter 127 000 euros pour une loge de 10 places pendant une saison !
Ensuite, les investisseurs privés qui sont partenaires de l’OL dans ce projet vont également être mis à contribution. Car ils vont devoir racheter au club les terrains sur lesquels ils vont construire leur centre de loisirs ou les hôtels. Et ils risquent de payer cher le droit d’entrée.
Enfin, les contribuables de l’agglomération lyonnaise vont aussi payer pour le projet de Jean-Michel Aulas. Car pour financer les 150 à 400 millions d’euros d’argent public nécessaire aux aménagements autour du stade, les collectivités locales devront forcément augmenter les impôts ou bien emprunter, ce qui revient au même puisque l’emprunt, c’est l’impôt de demain. Mais le Grand Lyon comme l’OL répliquent qu’une partie de ces aménagements était déjà prévue. Donc que leur coût ne doit pas être imputé à ce projet. “Le stade ne coûtera pas plus de 70 millions d’euros aux contribuables”, affirme Gilbert Giorgi.
2- Le public suivra ?
“Ce grand stade doit être le symbole d’une infrastructure au service de toute une agglomération”, explique Jean-Michel Aulas dans le dossier de présentation d’OL Land. En rappelant que le stade Gerland, d’une capacité de 40 500 places, affiche un taux de remplissage de 97% pour les matchs de championnat. D’où la nécessité de construire un stade ultramoderne de 60 000 places. Mais l’OL promet également de sacrées retombées économiques pour tout l’Est lyonnais, avec 35 événements majeurs organisés par an dans ce stade, 1,5 million de spectateurs, la création de 1 000 emplois... Bref, selon Aulas, ce projet sera forcément un succès, qui participera au rayonnement de Lyon à l’international tout en augmentant les recettes de l’OL, afin de pouvoir rivaliser avec les plus grands clubs européens.
Restent quelques questions en suspens. D’abord l’éloignement du stade, à 20 km du centre-ville de Lyon. Soit 25 minutes en voiture si le trafic est fluide. Mais près d’une heure s’il y a des embouteillages. Un choix qui peut surprendre quand on compare aux autres pays européens, où les grands équipements sportifs sont généralement implantés au cœur de la ville. Et les rares stades qui sont à la périphérie, comme le stade de France à Saint-Denis ou l’Allianz Arena à Munich, sont desservis par des transports collectifs rapides et performants, comme le RER ou le métro. Ce qui n’est pas le cas du stade de l’OL à Décines, qui devra se contenter du tram. D’ailleurs, le Stadio delle Alpi, qui avait été construit en 1990 dans la banlieue de Turin pour la Coupe du monde de football, est aujourd’hui en cours de destruction. Car la Juventus, qui est pourtant une des meilleures équipes d’Europe, n’arrivait pas à remplir ce stade de 69 000 places. Et depuis 2007, la Juve est revenue au centre de Turin jouer au stade Olympique. Du coup, même si l’OL remplit Gerland, on peut se demander si le club parviendra à trouver 20 000 spectateurs de plus pour tous les matchs de la saison à Décines.
Ce qui pose une deuxième question : en cas d’échec sportif, l’OL continuera-t-il à attirer autant de spectateurs ? Sachant que l’équipe lyonnaise, qui est au top depuis 6 ans, peut difficilement aller plus haut. Car elle a plus de chance de perdre sa place de champion de France que de remporter la Ligue des champions. Même si l’irrégularité et l’instabilité de ses concurrents français l’aident à se maintenir en tête de la Ligue 1. Et si les résultats baissent, pas sûr que l’équipe arrive à convaincre 60 000 spectateurs de faire le déplacement jusqu’à Décines. Surtout si le prix des places a beaucoup augmenté. Même constat pour les hôtels et le centre de loisirs, dont l’attractivité dépend étroitement des résultats sportifs de l’OL.
A noter également qu’à Gerland, près d’un quart des places sont en fait gratuites. Car elles sont vendues aux collectivités, qui redistribuent ensuite ces places gratuitement, notamment aux élus. D’ailleurs, en mars 2007, le tribunal administratif de Lyon avait annulé la subvention du conseil général, en estimant que ces places profitaient surtout... aux conseillers généraux eux-mêmes ! Si les collectivités étaient contraintes par la justice de supprimer ces achats massifs de place, l’OL parviendra-t-il encore à remplir son grand stade ?
3- Les délais seront tenus ?
“Le stade sera prêt en juillet 2010”, affirmait Jean-Michel Aulas dans une interview à Lyon Mag en juillet dernier. Ce qui laisse à peine plus de deux ans pour mener l’enquête publique, obtenir le permis de construire, construire le stade et les infrastructures routières... “Le timing est très serré”, reconnaît Christophe Cizeron, le directeur de cabinet de Gérard Collomb au Grand Lyon, en ajoutant : “Tous les services sont sous pression pour que le stade soit livré en temps et en heure.”
Mais il reste trois blocages majeurs qui risquent de faire exploser les délais.
D’abord, l’OL ne maîtrise pas encore totalement le foncier. Puisqu’un agriculteur de Décines, propriétaire de 3,2 hectares sur le site du Montout, résiste. Il est prêt à vendre son terrain, mais en échange d’un gros chèque de l’OL. Mais pour le moment, les dirigeants lyonnais refusent de céder, en le menaçant d’expropriation. Seul problème : le Grand Lyon peut exproprier ce propriétaire seulement si le projet qu’elle veut implanter sur son terrain est d’intérêt public. Or ce stade est 100% privé. Et même si c’était le cas, la procédure serait assez longue, ce qui ferait perdre plusieurs mois à l’OL, qui a tout intérêt à trouver un arrangement avec le dernier récalcitrant.
Autre problème : les transports. Selon les études réalisées par le Grand Lyon, seuls 9 000 spectateurs pourront venir au grand stade en utilisant les transports en commun. Et encore, Lea devra les acheminer en 3 heures, alors que normalement, cette ligne de tram transporte 2 000 voyageurs en heure de pointe ! Pire, après le match, comme le stade se vide rapidement, il faudra évacuer ces 9 000 fans en 1 heure seulement !
Résultat, il va falloir augmenter les cadences, en mobilisant jusqu’à 31 rames, contre les 9 rames qui circulent normalement sur cette ligne. Mais cela risque aussi de perturber fortement la circulation routière, à cause des croisements entre les voies du tram et les routes. Or 7 000 voitures vont également devoir emprunter ces rues pour aller au stade, qui aura un parking de 7 000 places, réservées notamment aux VIP qui vont se retrouver bloquer dans les bouchons à Décines ! Alors que deux autres parkings de 5 000 places chacun sont programmés à Meyzieu et à Chassieu, sur le site d’Eurexpo. Mais les supporters devront ensuite prendre des navettes pour rejoindre le stade ! Ce qui pose là encore des problèmes, puisque le Sytral va devoir utiliser des vieux bus pour ces liaisons. Du coup, entre la rocade est qui est déjà saturée avec plus de 80 000 véhicules par jour, le parking et la liaison en bus jusqu’au stade, les spectateurs venant de Lyon devront compter au minimum 1 heure de trajet pour venir voir leur équipe !
Mais pour rendre le site accessible par la route, la communauté urbaine de Lyon et le Département vont devoir également construire de nouvelles routes, dont la liaison 7 Chemins-Rocade Est. Et l’Etat va devoir réaménager une sortie sur la rocade est. Sans oublier le Sytral, qui va être obligé de prolonger la ligne de tram T2 jusqu’à Eurexpo... Bref, de sacrés travaux en perspective, qui ne pourront pas être réalisés d’ici deux ans, selon tous les experts interrogés par Lyon Mag.
D’autant plus que dans l’Est lyonnais, la mobilisation reste forte contre ce projet d’OL Land. “On supporte déjà beaucoup de nuisances, comme la rocade est, l’aéroport... Et maintenant, on veut nous construire un stade de 60 000 places, qui va amener encore plus de circulation, de bruit, de pollution...” explique Marc Pagano, président du Collectif des usagers et riverains de la rocade est, qui conclut : “Ça va devenir invivable pour les riverains.” D’autres associations montent également au créneau, comme Carton rouge, Chassieu environnement ou l’ADDEL. Mais plusieurs élus, de gauche comme de droite, font également campagne contre le stade. C’est le cas de Michel Forissier, maire de Meyzieu et nouveau secrétaire départemental de l'UMP, Philippe Meunier, député UMP de la 13e circonscription qui couvre les communes de Décines, Saint-Priest et Meyzieu, Alain Darlay, maire PS de Chassieu... Sans oublier les élus communistes et Verts de l’agglomération qui ont voté contre ce stade.
Du coup, un vrai risque pèse aujourd’hui sur ce projet ambitieux qui va forcément faire l’objet de nombreux procès. Une association de contribuables lyonnais, la Canol, a déjà déposé un recours devant le tribunal administratif de Lyon pour demander l’annulation d’une délibération votée par le Grand Lyon qui a permis de financer des études sur l’aménagement du futur stade. D’autres recours seront certainement déposés pour contester l’intérêt général de ce projet privé ou pour dénoncer le financement public de certains équipements dédiés exclusivement au stade. Alors qu’Etienne Tête, l’adjoint aux marchés publics de la Ville de Lyon qui est réputé pour sa combativité juridique, a déjà prévenu Gérard Collomb d’un certain nombre de risques judiciaires.
Si ces recours sont acceptés, c’est toute la procédure qui peut devoir être reprise à zéro. Et même s’ils sont rejetés, l’OL perdra forcément du temps dans la course contre la montre qui est engagée pour que le grand stade soit prêt en juillet 1010. D’ailleurs, Gilbert Giorgi, un des adjoints d’Aulas sur ce dossier, parle déjà de 2011. Mais en coulisse, beaucoup d’élus estiment que l’OL ne jouera pas dans son nouveau stade avant 2015.
“Notre stratégie est simple aujourd’hui : on va essayer par tous les moyens de ralentir la construction de ce stade. L’objectif, c’est que Jean-Michel Aulas perde patience et parte installer son stade ailleurs”, reconnaît un élu de l’opposition à Décines. D’autant plus que le président de l’OL sait que son projet doit avancer vite. Car il a besoin de ce stade pour diversifier ses revenus, qui dépendent trop des résultats sportifs par nature aléatoires. Mais il a surtout besoin de ce stade pour valoriser son entreprise avec un vrai complexe immobilier.
“L’OL traverse aujourd’hui une période très risquée”, conclut José Allouche, professeur de management et spécialiste des finances du foot, en ajoutant : “J’espère qu’Aulas arrivera à construire son stade. Mais il doit réussir dans les deux ou trois ans, sinon ce sera un échec, car le cours de l’action OL en Bourse sera trop lié aux résultats sportifs et les investisseurs ne lui feront plus confiance”.
Article publié dans Lyon Mag en février 2008









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