C’est le Grenoblois Jean-Pierre Pochon, alors commissaire aux renseignements généraux, qui a identifié en 1980 les terroristes d’Action directe, dont le Lyonnais André Olivier. Une enquête qu’il raconte dans son livre, “Les stores rouges”.
Comment vous êtes entré aux renseignements généraux ?
Jean-Pierre Pochon : Mon père était gardien de la paix. Mais après mon bac, je suis entré en fac de droit à Grenoble sans objectif précis. Puis après ma licence, j’ai passé des concours administratifs et j’ai réussi l’école de police de Paris. C’est là que j’ai rencontré un professeur qui m’a convaincu de l’intérêt du renseignement dans une démocratie. Du coup, après mon diplôme de commissaire à l’école de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, j’ai rejoint les RG en 1969.
A l’époque, vous étiez engagé politiquement ?
Non. Je me sentais gaulliste car je tenais à la grandeur de la France, au respect d’un certain ordre... Mais je ne voulais surtout pas être un policier politisé, car pour moi, les idéologies déforment la réalité. Or, dans une démocratie, on peut tout contester. Le seul interdit, c’est la violence, que doit justement prévenir et combattre la police sans parti pris mais sans faiblesse.
Vos premières missions ?
J’ai commencé à Dijon puis Nancy où je devais surveiller les gauchistes. Il faut se replacer dans le contexte de l’époque. C’était au début des années 1970. Des groupuscules dérivaient dans l’action violente partout en Europe avec les Brigades rouges en Italie, la Fraction armée rouge en Allemagne... Et on craignait donc que ce phénomène atteigne la France.
Quand avez-vous entendu parler d’Action directe pour la première fois ?
Après avoir été nommé à la tête de la brigade opérationnelle centrale des RG à Paris, en septembre 1979. Fabien, un jeune inspecteur qui avait noyauté l’extrême-gauche en Seine-Saint-Denis, nous a parlé d’un certain Olivier qui se vantait d’avoir commis un attentat à Paris au nom d’un nouveau groupe armé, Action directe. Or, quatre mois plus tôt, le 1er mai, le siège national du CNPF avait été mitraillé sans que ce mitraillage soit revendiqué.
Cet Olivier était déjà connu par les RG ?
Oui. Un autre membre de mon service a immédiatement fait le lien avec André Olivier, professeur de lettres à Saint-Etienne qui avait été exclu de l’Education nationale pour avoir pris à partie un inspecteur d’académie. Il avait aussi été très engagé à Lyon chez les maoïstes de la Gauche prolétarienne qui l’avaient exclu à leur tour car il avait un fonctionnement parano.
Vous avez pu retrouver sa trace ?
Oui. Dans un appartement du 14e arrondissement de Paris, qui appartenait à son ex-femme, elle aussi lyonnaise. On va alors le surveiller mais il prenait beaucoup de précautions. D’ailleurs Action directe va encore commettre des attentats contre des sites symboliques : garage Rolls Royce... En mars 1980, ils vont même mitrailler le bureau de Robert Galley, le ministre de la Coopération, qui aurait pu être touché. Du coup, on va arrêter une trentaine de membres d’Action directe. Mais leurs chefs, dont André Olivier, nous échapperont. C’est pour ça que j’ai proposé de piéger Action directe.
Quel genre de piège ?
On savait qu’Action directe rêvait d’avoir des contacts avec les mouvements terroristes internationaux. D’où mon idée de leur proposer un contact avec le fameux Carlos. Bref, d’exploiter leur besoin de reconnaissance
Cela ne vous gênait pas ce genre de méthode ?
Non. Les moyens classiques du renseignement ayant échoué, il fallait trouver autre chose avant qu’ils fassent des victimes. Mais c’est sûr qu’aujourd’hui, on ne pourrait pas se permettre ce type d’opération, car même dans la police, on applique le principe de précaution pour éviter les polémiques.
Comment vous avez monté ce piège ?
Un de nos informateurs, Gabriel Chahine, qui était en contact avec Action directe, a accepté de leur faire croire que Carlos voulait faire appel à leurs services pour un attentat contre le barrage d’Assouan en Egypte.
Qui était ce Gabriel Chahine ?
Un cinéaste d’origine libanaise et un aventurier qui aimait la marginalité, entre l’ombre et la lumière. Je ne sais pas pourquoi ils nous informaient. Pas pour l’argent en tout cas car il dépensait très vite ce qu’on lui donnait. Certains diront que c’était une balance... Mais pour moi, c’était devenu un ami.
Comment vous avez préparé ce piège ?
On a loué une villa à Villerville, en Normandie, aux bords de l’Océan. C’est Sofiane, un commissaire d’origine algérienne, qui jouait l’émissaire de Carlos. Mais à notre grande surprise, on a vu débarquer une jeune fille d’une vingtaine d’années, issue visiblement d’un milieu aisé. Après une première discussion pour la convaincre qu’on allait mettre en contact Olivier avec Carlos, on va la suivre jusqu’à Paris mais elle va déjouer notre filature.
Vous allez les retrouver ?
Oui, Chahine va proposer un nouveau rendez-vous à Action directe au nom de Carlos en septembre 1980. Cette fois, ça se passera rue Pergolèse, dans le 16e arrondissement de Paris. C’est Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon qui débarquent. Lui sera arrêté sans difficulté. Mais Ménigon va nous tirer dessus. Une scène qui sera immortalisée par un paparazzi !
D’où sortait ce photographe ?
Il planquait devant une villa des Grimaldi située juste à côté, avenue Foch. On va d’ailleurs l’arrêter dans le feu de l’action. Mais on était tellement contents de cette opération qu’on va oublier de lui prendre sa pellicule. Du coup, sa photo va faire le tour de la presse et elle sera même récupérée par Action directe pour faire des affiches me dénonçant comme le flic qui les avait fait tomber !
Ces arrestations vont mettre fin aux attentats d’Action directe ?
Provisoirement seulement. Car lorsque François Mitterrand arrive au pouvoir en mai 1981, ses conseillers arriveront à le convaincre de proposer à ces terroristes d’être libérés contre leur engagement de renoncer à la violence. Du coup, en septembre
1981, ils sont dehors. Mais pour moi, cette libération, c’était une véritable trahison car on avait fait un sacré travail. En plus, on nous demandait de nous intéresser désormais qu’à une seule cible : l’extrême-droite néo-nazi. Comme si on l’avait négligée jusque-là !
Pourquoi vous n’étiez pas favorable à cette libération ?
Parce que j’étais convaincu qu’Action directe allait interpréter cette libération comme une marque de faiblesse et qu’ils allaient en profiter pour reconstituer leurs réseaux. D’ailleurs, on va encore trouver une cache d’armes en avril 1982 et, en planquant sur place, arrêter la mystérieuse jeune fille envoyée en Normandie pour négocier avec l’émissaire de Carlos. Une certaine Joëlle Aubron. Mais la libération de leurs leaders va permettre à Action directe de se lancer dans une série d’assassinats, notamment de Georges Besse, le patron de Renault...
Vous n’avez pas pu empêcher cette récidive ?
Non, je vais au contraire être la cible d’une campagne qui me présentera comme un sale policier de droite... Le quotidien Libération donnera même la parole à Rouillan qui m’accusera de monter de toutes pièces des dossiers contre eux.
Comment cela va se terminer ?
La pression est si forte que je vais accepter un poste en Martinique. Mais le pire, c’est qu’Action directe va obtenir la confirmation du rôle joué par Chahine grâce à une fuite organisée par un conseiller de Mitterrand à l’Elysée. Et ils vont l’assassiner. C’est d’ailleurs en sa mémoire que j’ai écrit ce livre.
Et André Olivier ?
Action directe va se scinder en deux groupes. Rouillan dirige la branche parisienne alors qu’Olivier devient le leader de la branche lyonnaise. Il ne sera arrêté qu’en 1986 à Lyon avec toute son équipe. Et ils seront tous jugés et condamnés. Mais entre-temps, ils auront été responsables de trois assassinats, un général de gendarmerie, un policier, un convoyeur de fond, et d’une trentaine de braquages...
Quelles leçons vous tirez de cette affaire ?
Qu’un petit groupe peut déstabiliser un pays. Car Action directe, c’était maximum 200 militants dont une cinquantaine d’actifs. Mais la leçon aussi, c’est que les services de renseignement, face à une menace nouvelle, doivent se montrer inventifs. Et qu’il ne faut jamais être obsédé par un ennemi mais combattre toutes les dérives violentes.
Jean-Pierre Pochon, “Les stores rouges”, 284 pages, Ed. les Equateurs, 19 euros.






2 Commentaires
Posté par MonIP (18-03-2010 à 22h41)
action directe
Posté par royal atlas (17-10-2009 à 18h45)