Avant la Révolution, la situation à Lyon n'est guère différente de celle du reste du pays. Depuis une vingtaine d'années, la monarchie tente de réforme l'Etat, mais se heurte à la résistance des privilégiés, essentiellement la noblesse et les parlements. Ces derniers sont des cours de justice qui jugent en dernier ressort. Au-dessus d'eux, il n'y a rien, sauf le roi. Il y a des parlements à Paris, Rennes, Toulouse, Aix… Dans la région, Lyon en est dépourvu, et dépend de celui de Paris. Car la monarchie ne veut pas installer un parlement qui s'opposerait à elle dans une ville réputée fidèle à la couronne.
De plus, c'est une pompe aspirante de tous les talents et compétences locaux, et le roi préfère que Lyon consacre son énergie au commerce et à l'industrie. D'ailleurs, il n'y a pas non plus d'université entre Rhône et Saône à l'époque. Hors de question de farcir la tête des Lyonnais d'idées qui les détourneraient de leurs tâches millénaires.
Comme partout en France, l'agitation est forte à Lyon. Il y a la crise de la soierie, qui emploie la moitié de la ville. Dans les années 1784-1785, plusieurs faillites retentissantes s'enchaînent. Et en 1786, une grève des ouvriers en soie paralyse la ville. Et puis l'élément moteur de la société, la bourgeoisie, est exaspéré de ne pas être reconnu.
Du coup, le consulat, c'est-à-dire la municipalité lyonnaise nommée par le roi pour gérer la ville, est isolée et critiquée pour ses dépenses somptuaires et peu utiles. La bourgeoisie dispose d'une milice, constituée de commerçants et d'artisans, qui soutiendra ainsi le début de la Révolution. En 1788, Lyon compte 150 000 habitants.
A l'époque, Lyon occupe la Presqu'île d'Ainay aux remparts du boulevard de la Croix-Rousse, ainsi que la rive droite de la Saône.
C'est dans ce contexte qu'évolue Joseph-Marie Chalier. Né en 1747 sur le versant piémontais des Alpes, à Beaulard dans le Duché de Savoie, c'est le fils d'un petit notaire de campagne. Sa famille vit modestement mais économise pour l'envoyer faire ses études chez les dominicains de la rue Confort à Lyon. Il acquiert une culture essentiellement littéraire : latin, dissertation, poésie, histoire romaine…
Adulte, il est d'abord précepteur chez des bourgeois lyonnais. Puis se fait embaucher chez un certain Muguet, gros négociant en soirie pour devenir voyageur de commerce. Pendant une quinzaine d'années, Chalier parcourt une grande partie de l'Europe pour vendre de la Soie de Constantinople à Lisbonne.
Démocrate, il s'indigne de la tyrannie qui règne dans les royaumes qu'il traverse comme la Turquie ou l'Italie. Grande gueule, il se laisse aller à des discours enflammés. Ce qui lui vaut d'être expulsé de Lisbonne en 1783.
Joseph-Marie Chalier excelle dans son domaine, et finit par se mettre à son compte en s'associant à un négociant en passementerie, Antoine-Marie Bertrand, dont le destin suivra longtemps celui du voyageur de commerce.
La Révolution tant attendue
A l'été 1789, Chalier est enthousiaste lorsque les Etats généraux se réunissent. Il a alors 42 ans et monte à Paris pour voir sur place comment se déroule cette ère nouvelle pour le pays. Il assiste aux séances de l'Assemblée nationale à Versailles puis à Paris, recueille des reliques de la bastille, parcourt les cafés, fait la connaissance de personnages… Et à la fin de l'été, il rentre à Lyon pour reproduire le discours parisien dans les cafés de la Presqu'île. C'est un agitateur né, dont la voix trouve écho chez une population conquise par la Révolution, l'abolition des privilèges et la déclaration des Droits de l'Homme… On vit alors dans l'illusion que le roi va guider cette étape, on frappe d'ailleurs des médailles à la gloire de Louis XVI, restaurateur de la liberté.
Une première émeute éclate en juillet 1789. A Vaise, des manifestants saccagent les bureaux de l'octroi, cette fameuse taxe perçue par la municipalité sur les marchandises qui entrent dans la ville. La répression, menée par le régiment suisse de Sonnenberg, fait plusieurs morts.
Cet épisode marque un clivage au sein de la population lyonnaise : le peuple qui exige des réformes et la bourgeoisie qui veut préserver une hiérarchie sociale. L'exemple des Muscadins, ces cavaliers lyonnais fortunés qui partent défendre les châteaux attaqués par les paysans dans le Dauphiné, est parlant : à leur retour à Lyon, ils sont accueillis à coups de pierre à la Guillotière.
Joseph-Marie Chalier poursuit son travail d'agitateur et se répand en propos incendiaires sur les lenteurs de la Révolution. L'une de ses lettres est publiée en janvier 1790 dans un journal parisien, le propulsant directement au rang de leader local. Ce qui lui permet de constituer un clan autour de lui.
Petit bourgeois disposant d'un appartement à Lyon face au lycée Ampère près de la Bourse et d'une maison qu'il a fait construire à Caluire, il vit avec sa servante qui est aussi sa maîtresse.
Malgré son suivi de la Révolution, il reprend son métier et ses voyages. Mais garde la même verve, puisqu'il se fera à nouveau expulser, cette fois de Naples.
Opposé aux aristocrates, aux prêtres et aux riches, le Lyonnais rêve d'un gouvernement populaire, d'assemblées du peuple qui déciderait de l'armée, de la police et du ravitaillement. Une démocratie directe avec une forte autonomie locale. Un discours très à gauche en somme.
En février 1790, Chalier se présente aux élections car la Constituante remplace l'ancien système municipal à Lyon. Devenu "notable", il est ensuite élu officier municipal en décembre suivant. Le voici révolutionnaire… de tribune.
Un certain nombre de missions lui sont confiées, comme le recensement des biens du clergé en janvier 1791. Et il s'exécute de façon courtoise, loin de ses sorties d'ordinaire tapageuses.
Il est aussi élu au tribunal de police correctionnelle et au tribunal de la conservation, l'équivalent du tribunal de commerce.
Les discours enflammés, il les garde désormais pour la Société populaire des amis de la constitution. Créé en septembre 1790, ce club, comme celui des Jacobins à Paris, est l'un des organismes-clés de la Révolution à Lyon.
De sa propre initiative, le club procède à des contrôles illégaux de police. Destitué de son poste d'officier municipal, Chalier se lance dans une grande bataille politique, jusqu'à l'assemblée législative. Et il obtient gain de cause en août 1792, rentrant ensuite en triomphe à Lyon, juste après la chute du roi et la proclamation de la République.
Chalier devient le véritable chef de file des jacobins lyonnais, responsable des batailles électorales. Et c'est une campagne permanente, avec cinq à six scrutins par an ! On vote alors pour tout : les conseillers municipaux, les représentants à la Convention, les juges, les curés…
Le Lyonnais mène aussi une campagne acharnée pour la mort du roi. A force de menaces et d'intimidations, il convainc la municipalité de signer une pétition exigeant l'exécution de Louis XVI. Et début 1793, il impose des perquisitions au domicile de Lyonnais considérés comme suspects. Pas moins de 300 personnes sont arrêtées. De quoi exaspérer une partie de la population, qui se rassemble pour demander leur libération.
A force de souffler sur les braises de la guerre civile, l'insurrection éclate le 29 mai 1793 à Lyon. Les sections de la garde nationale s'emparent de la capitale des Gaules. Et le maire Antoine-Marie Bertrand - l'associé de la première heure a eu un parcours politique également passionnant - prend la fuite tandis que Chalier et ses amis sont emprisonnés. Les insurgés prennent le pouvoir, les girondins s'emparent de Lyon alors qu'à Paris, il est du côté des montagnards.
Le mal par le mal
Le conflit se noue de façon quasi inéluctable : Paris exige la remise en place du maire Bertrand et la libération de Chalier. Une demande refusée par les Lyonnais qui organisent son procès, mais aussi sa défense face à la promesse d'un affrontement armé à venir.
Accusé de troubles et atteintes aux intérêts de la patrie, Joseph-Marie Chalier est condamné à mort. Le procès n'est évidemment pas équitable, et son avocat ira jusqu'à confesser plus tard : "Heureusement que j'ai perdu ce procès, sinon j'aurais été massacré".
Chalier a évidemment menacé et mis une pagaille innommable à Lyon, mais il n'a massacré personne. Il s'était contenté d'installer la guillotine sur la place des Terreaux… et c'est lui qui va l'étrenner !
Condamné le 15 juillet, il est exécuté le lendemain sur la place dans des conditions rocambolesques. Car c'est la première fois qu'on fait fonctionner la guillotine à Lyon et le bourreau ne maîtrise pas l'engin de mort. Le couperet tombe deux fois, mais n'atteint pas le cou de Joseph-Marie Chalier. Pendant ce temps, l'agitateur se fend de ses plus belles grimaces lancées à la foule. Au troisième essai, le condamné est seulement blessé. Le bourreau décide alors de l'achever avec son couteau.
Avec Jean-Paul Marat, Chalier devient un martyr de la Révolution. La Convention prend son exécution comme un véritable défi. Et aussitôt, les troupes sont rassemblées par le pouvoir parisien pour initier le siège de Lyon début août. Les batteries et des milliers d'hommes s'installent sur les hauteurs de Sainte-Foy et bombardent la ville. Lyon sera totalement soumise en octobre, après la mort de 200 personnes en l'espace de quelques semaines.
Après le siège, Antoine-Marie Bertrand est rétabli dans ses fonctions de maire. Mais les représentants en mission que sont Joseph Fouché, Jean-Marie Collot d'Herbois et Edmond-Louis-Alexis Dubois-Crancé procèdent à un véritable nettoyage de la ville rebelle. Les arrestations, procès et exécutions s'enchaînent jusqu'au printemps suivant, faisant 1900 morts.
Chalier lui est réhabilité. Son crâne est exhumé du petit cimetière de la paroisse Saint-Pierre en pleine nuit pour être exposé à la Convention. Un véritable culte lui sera voué durant toute la période de la Terreur.
Depuis ce siège dont Chalier est à l'origine, Lyon a toujours manifesté une certaine hostilité vis à vis de Paris et une certaine méfiance face aux excès.