A la une 19-10-2009 à 16:14
Patrick Lemoine, psychiatre à la clinique Lyon-Lumière de Meyzieu, nous éclaire sur les pathologies du travail, à l'heure ou France Télécom entame son enquête auprès de ses salariés.
C'es déjà 9000 des 102 000 employés du groupe qui ont répondu au questionnaire ( http://www.lyonmag.com/pdf/ft_questionnaire.pdf ) réalisé par un cabinet d'audit indépendant. Ils auront jusqu'au 16 novembre pour y répondre de manière anonyme s'ils le souhaitent… A Lyon, les salariés ont de nouveau manifesté jeudi et vendredi dernier et appellent de nouveau à se rassembler devant le la direction régionale du cours Gambetta ce mardi à partir de 11h30.
Lyon Mag : Comment expliquer une telle vague de suicides dans une seule entreprise, quel est l'aspect psychologique qui mène à cet extrême?
Patrick Lemoine : Il faut bien comprendre que le suicide est une maladie épidémique. Très souvent un suicide appelle un autre suicide. Il y a eu un certain nombre de précédents dans le passé. On sait, par exemple, qu'au Japon, de manière culturelle, il y a régulièrement des vagues de suicide. Dans ces pays d'Orient, le suicide n'est pas quelque chose de honteux mais au contraire d'extrêmement honorable. En France, le point de vue culturel, ethnique est différent. Mais j'ai souvent vu dans ma carrière, notamment dans les lycées, que quand un enfant fait une grosse bêtise, il y en a deux ou trois qui suivent derrière. D'où la nécessité pour les médias de ne pas valoriser à l'excès, de ne pas trop monter en épingle, du fait de ce risque épidémique.
Justement, comment fonctionne ce mécanisme là?
C'est toujours très difficile de généraliser un tel mécanisme. On parle d'épidémie, mais on sait très bien que chaque individu est unique, que chaque individu est singulier, que chacun a son histoire propre. On ne peut pas donner une explication qui vaille pour tous. Quand on en a marre de tout, qu'on est déprimé, que la vie n'a plus de goût, on cherche presque une raison à son suicide. La plupart du temps, quand on dit que l'on se suicide à cause de l'inspecteur des impôts, la belle mère, le conjoint, du métier, c'est qu'il y a un problème d'ensemble. Il y a très souvent une dépression à la base. La difficulté professionnelle, en l'occurrence, vient comme une espèce de goutte d'eau qui fait déborder le vase. Mais il faut bien comprendre que, généralement, se sont des personnes pour lesquelles le vase est déjà quand même bien rempli avant.
Est-ce que dans l'imaginaire de ces personnes fragiles, le passage à l'acte est un moyen de faire payer leur direction?
Une tentative de suicide, c'est la roulette russe. Soit je réussis mon suicide, auquel cas les « méchants » seront bien punis, en l'occurrence la direction. Soit je loupe mon suicide, et à ce moment là, ils seront bien obligés de changer. Donc, c'est presque toujours une hypothèse gagnante. Parce qu'une tentative de suicide qui atteint son but est une tentative de suicide qui fait que la famille, le milieu professionnel, les amis vont changer, vont enfin écouter la personne.
Au niveau de la direction, comment faire pour ralentir cette dynamique, quels sont les pistes envisagées?
Il serait déjà nécessaire que l'on arrête de faire cette comptabilité médiatique à outrance qui fait qu'on a parfois l'impression qu'on cherche à atteindre un record, ce qui est absolument tragique. Un suicide c'est énormément de larmes et de douleurs pour tous. Je pense qu'il faudrait déjà arrêter de tant faire cette comptabilité, de tant monter en épingle chaque cas qui est particulier, qui représente une histoire singulière. La deuxième chose, il me semble qu'il serait important d'organiser des réunions en petit groupe pour essayer de faire sortir la souffrance institutionnelle, professionnelle qui existe certainement. Pour France Télécom, ce n'est pas facile de passer d'un statut d'entreprise quasi-public au statut privé, avec toute la pression que cela représente. Il y a certainement des souffrances bureau par bureau, secteur par secteur. Ces souffrances devraient pouvoir sortir, peut être en dehors de la hiérarchie parce qu'il n'est pas facile de parler devant son chef. Faut-il des gens d'autres services ou des gens carrément extérieurs à l'entreprise qui viennent écouter? L'encadrement doit aussi apprendre à reconnaître les signaux d'alerte qui existent la plupart du temps, pour que des entretiens, une prise en charge se mettent en place auprès d'un généraliste ou d'un psychologue.
Pour en revenir au mécanisme du suicide, n'y a-t'il pas un sentiment d'appartenir à une fratrie morbide?
Tout à fait. Quand je parle d'épidémie suicidaire, l'exemple un peu « bateau» est celui des pilotes japonais à la fin de la guerre, tous devenus kamikazes, cette espèce d'effort de masse, avec l'idée de mourir pour une bonne cause. C'est ici très différent, mais on a le sentiment qu'on a trouvé ensemble un bouc émissaire, une raison à toute cette souffrance qui est professionnelle mais probablement pas uniquement, avec une compétition tragique dans cette douleur ou l'on va presque faire de la surenchère pour punir les chefs, pour punir la vie, pour punir les injustices.
Laurent Wauquiez évoquait un « manque d'empathie » de Didier Lombard lors de son passage à Lannion suite au 25e suicide d'un salarié, qu'en pensez-vous?
Je ne connais pas Didier Lombard donc j'ai un peu de mal à en juger. J'ai écouté un peu comme tout le monde le « timing » de son intervention sur le dernier lieu de suicide. Alors effectivement, on dit qu'il est passé sans dire bonjour, sans s'arrêter, qu'il est allé immédiatement en conférence de presse, et qu'il n'a pas trouvé le temps d'aller dans les ateliers. Si j'étais un pro de la communication je dirai que ce sont de graves erreurs. Mais puisque je suis psychiatre, je dirai que c'est quand même beaucoup plus grave de ne pas avoir le reflexe humain, presque fraternel, d'aller voir tous ces gens qui sont dans le deuil... Si cette anecdote est vraie, alors le ministre a raison.
Comment ressentez-vous les salariés en général? Y a-t'il un problème de fond sur la détérioration des conditions de travail qui peut mener à des problèmes d'ordre psychologique?
Je travaille dans une clinique psychiatrique où l’on reçoit de très nombreux problèmes de « burn-out »(1), de surmenage professionnel, de harcèlement professionnel. Je n'ai pas le sentiment qu'il y ait eu vraiment un changement, que les méthodes soient pires aujourd'hui qu'avant. Je dirais même que les salariés sont plus protégés aujourd'hui qu'autrefois. Nous ne sommes plus à l'époque de Balzac, Zola, Victor Hugo ou Eugène Sue. Il y a quand même un certain nombre de protections, de pare-feux qui existent. Les
tribunaux des prud'hommes existent. Je ne crois pas que le problème soit tellement là. Les 35 heures, les RTT existent donc on ne peut pas dire non plus que la pression du temps, de l'intensité du travail ait augmenté. En revanche, ce qu'il existe, c'est une peur intense du chômage, de la perte d'emploi, de la faillite de l'entreprise. Chez les salariés, le risque est que l'angoisse monte énormément avec toutes les rumeurs que cela représente. Si c'est l'encadrement ou le patron qui a peur d'être mis en faillite, cela se traduit souvent p
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Commentaires 8
Déposé par bof le 16/01/2010 à 19h32 Citer
Déposé par telecoms le 25/10/2009 à 19h40 Citer
Déposé par tagada le 21/10/2009 à 13h47 Citer
Déposé par françois le 20/10/2009 à 18h51 Citer
Déposé par laurent le 20/10/2009 à 17h34 Citer
Déposé par joelle le 20/10/2009 à 17h31 Citer
Déposé par malin le 20/10/2009 à 17h29 Citer
Déposé par tintin le 20/10/2009 à 17h25 Citer