Les lycéennes et lycéens jouaient de la musique et on chantait sur la place de la Comédie vers 15h30, à quelques centaines de mètres, les vitrines de la rue du Président Édouard-Herriot ont commencé à tomber devant les coups d’autres groupes d’individus.
Les reporters de Lyon Mag ont filmé des personnes ressortant des boutiques les bras chargés de vêtements de marques, sans CRS dans le secteur. Rue de la République, les magasins avaient protégé leurs vitrines et baissé le rideau. Rue Édouard-Herriot, la consigne avait été peu suivie, et les pillards s’y sont engouffrés.
Celles et ceux qui veulent changer le monde, ceux qui pillaient
Depuis, tout se mélange, à la désolation de beaucoup et pour le bénéfice de quelques-uns. Les lycéennes et les lycéens se mobilisent depuis septembre pour leur service public, le remplacement des enseignantes et des enseignants absents, des bâtiments en état avec des slogans comme “Nos études valent plus que vos économies".
Les pillards chargés de la rue Édouard-Herriot ne réclamaient ni professeure ni professeur de maths et n’étaient souvent plus au lycée. À Lyon, selon les chiffres de la préfecture, 124 des 160 gardes à vue concernaient des adultes.
Les marques que la publicité fait désirer
Ceux qui ont pillé samedi voulaient les marques que la publicité cherche à ce que nous voulions tous, ce qui n’a rien d’anticapitaliste. Louis Vuitton appartient à LVMH, le groupe de Bernard Arnault, et The North Face à l’américain VF Corporation et dépense des sommes monstrueuses pour susciter le désir, pour être désirées par toutes et tous, y compris par qui ne pourra jamais se les offrir, ce qui n’est pas une raison certes pour susciter la violence et le cassage.
Sur Instagram et TikTok, influenceuses et influenceurs les portent à longueur de vidéos, et le prix fait partie de l’expérience de marque puisqu’il signale de façon visible qu’on a réussi. Nathalie Veg-Sala, chercheuse à l’université Paris Nanterre, a interrogé entre 2019 et 2021 des adolescentes et des adolescents de 12 à 18 ans possédant au moins un produit de luxe ("L’ambivalence des adolescents à l’égard de la consommation de produits de luxe", Décisions Marketing, 2022).
Porter la bonne marque, même si elle est fabriquée dans les mêmes usines à misère que les autres, peut "aider à s’intégrer dans des groupes. Et de pas se faire rejeter", explique un garçon de 12 ans. Un autre, 17 ans, dit avoir envie de faire comme les stars du rap et du sport qu’il voit sur les réseaux sociaux.
Samedi de façon condamnable - je le redis au cas où cela ne serait pas clair pour des esprits à la lecture trop rapide - des pillards ont pris pour eux ou pour les revendre sans payer les objets de désir que la publicité leur met devant le nez tous les jours.
Il y a beaucoup d’émotion pour la vitrine de Louis Vuitton, cela peut se comprendre clairement. Mais le propriétaire de la marque, LVMH sait prendre autrement, plus discrètement pour faire des dégâts encore plus considérables que ceux (je vais encore le redire éminemment condamnables) survenus samedi.
En 2024, le tribunal de Milan a placé sous administration judiciaire la filiale italienne qui fabrique les sacs Dior, autre marque du groupe. Des ateliers sous-traitants, visés par une enquête pour exploitation de main-d’œuvre sous-payée et exploitée, lui facturaient 53 euros un sac vendu 2 600 euros en boutique. Cette violence là, on a pas demandé aux femmes et aux hommes politiques de la condamner à longueur de plateau…
Derrière le mot "casseurs"
Le pavillon de l’office de tourisme, place Bellecour, a brûlé lui aussi. C’est un drame atroce, ceux qui l’ont commis ont été d’une ignominie sans nom. Ce bâtiment de 174 ans appartenait à toute la ville, et aucune colère ne justifie de l’avoir incendié.
Mais le mot "casseurs", qui est servi à longueur de commentaires pour éviter souvent de parler des manifestantes et manifestants et de leurs revendications, recouvre des réalités très différentes. Il y a une violence politique dirigée contre l’État : celles et ceux qui la pratiquent en se croyant révolutionnaires rendent service aux dominants, car chaque vitrine brisée efface une revendication lycéenne et lui offre l’image qu’il attendait. Il y a aussi une délinquance organisée qui cale ses pillages sur le calendrier des manifestations et que, par récupération politique, beaucoup s’empressent de confondre volontairement avec des manifestantes et manifestants.
Manque de moyens ou calcul politique ?
Reste aussi une question centrale : a-t-on laissé faire ?
Lyon n’est pas un cas isolé. À Limoges, dont l’hôtel de ville a brûlé, le maire LR Guillaume Guérin affirme que la police nationale a manqué de moyens et a reculé, "comme dans d’autres villes". À Marseille, le maire de gauche Benoît Payan a regretté que les effectifs de police nationale n’aient pas été suffisants dès le matin. Le syndicat Alliance pourtant peu suspect de sympathies gauchistes, attaque l’État en justice pour ne pas avoir protégé ses fonctionnaires.
Autre syndicat, la CGT-Intérieur, dont j’avais invité il y a quelque temps le secrétaire général à débattre de sécurité à Lyon, réclamait dès le 16 octobre "des effectifs suffisants et une formation adaptée". Elle rappelait que le maintien de l’ordre a longtemps consisté à tolérer des dégâts matériels plutôt que de provoquer des violences contre les personnes. Laurent Nuñez, dont le rôle est le maintien de l’ordre, assure que le dispositif n’était pas sous-dimensionné.
Le lendemain, place Bellecour, c’est pourtant le maire Grégory Doucet que des habitantes et des habitants de la Presqu’île ont conspué jusqu’à son exfiltration, en réclamant sa démission. En France la politique de sécurité municipale est plus performative que réelle dans un éternel jeu de poker menteur entre Etat et collectivité territoriale.
Le même dimanche, d’autres Lyonnaises et Lyonnais ont aidé à nettoyer les rues. Merci à elles et à eux.
Manque de moyens de l’Etat, ou choix de laisser l’image des pillages recouvrir celle des cortèges bon enfants et festifs comme cela est déjà arrivé dans des mouvements sociaux précédents ? Au point que des séries télévisée en font un classique des mouvements sociaux ? Beaucoup se posent la question.
Dans Baron noir, la série d’Éric Benzekri que je conseille souvent à mes étudiantes et étudiants, le pouvoir réduit exprès les effectifs de police pour laisser la casse discréditer un mouvement lycéen qui les dérange. La série n’est pas inconnue d’Emmanuel Macron qui a déclaré en être un grand adepte ainsi que certains de ses conseillers été consulté pour la dernière saison qui été en partie tournée à l’Elysée.
J’ignore si l’exécutif a rejoué la scène.
Les faits connus suffisent à poser la question, et des maires de droite comme de gauche la posent déjà. Elle appelle une réponse documentée, sans complotisme ni naïveté, avec la publication, ville par ville, des effectifs engagés le 17 octobre et une mission d’information parlementaire.
Samedi, devant l’Opéra, on dansait pour réclamer des professeures et des professeurs. Cette jeunesse-là n’a pas à payer ni par incompétence de la gestion des moyens de l’école pour des pillages commis par d’autres.
M. Blachier,
Signaler Répondrec'est un pillage ethnique, mais ça vous ne voudrez jamais le voir, jusqu' ce qu'ils pillent votre logement.
Bien cordialement.