Manifestations, Raphaël Arnault : le chemin inverse ?

Manifestations, Raphaël Arnault : le chemin inverse ?

Lycéennes et lycéens gazés, néonazis qui défilent sans encombre, livre antifasciste privé de salle : à Lyon, cet automne, l'ordre passe devant les libertés. L'auteur y voit les premiers pas d'une démocratie sur le chemin inverse.

Un jour, dans un cours que je donne, nous étudiions les transitions des régimes autoritaires vers la démocratie. Un de mes étudiants a levé la main et m'a demandé si nous parlerions aussi du chemin inverse. Ce chemin figurait évidemment au programme.

La science politique lui a même donné un nom : la régression démocratique, que les chercheurs anglophones appellent "backsliding". Dans le Journal of Democracy, la politiste américaine Nancy Bermeo montre que le putsch classique recule depuis la fin de la guerre froide. Il a des remplaçants : des exécutifs élus, qui démontent les contre-pouvoirs un à un avec des lois votées dans les règles, mandat en poche.

Fin octobre, j'étais à Taipei avec une délégation d’Européennes et d’Européens invitée par le ministère taïwanais des Affaires étrangères et nous avons parlé énergie et démocratie. Taiwan a un voisin qui a des velléités de reprise de son territoire et devant qui le monde du football s’agenouille quand notre footballeur le plus emblématique, Kylian Mbappé, fait une simple plaisanterie. Là-bas, des interlocutrices et des interlocuteurs de plusieurs pays m'ont interrogé sur les manifestations françaises, avec la sollicitude qu'on réserve d'habitude aux démocraties fragiles. Je leur ai répondu que les casseurs sont des enfoirés qui doivent être punis par une justice équitable. J'ai ajouté que ces cortèges de lycéennes et de lycéens, d’organisations syndicales qui défendent celles et ceux qui travaillent dans notre pays, appartiennent à la tradition révolutionnaire de notre peuple : cet automne, des adolescentes et des adolescents ont chanté la Marseillaise sous notre drapeau révolutionnaire.

Cette vitalité me rassure. La réponse que l'État lui oppose, au-delà de la juste protection des biens et des personnes, sous les applaudissements de certains m'inquiète davantage. On a peur, on laisse l'ordre passer devant les libertés, on demande à la justice d’être vengeance et non justice, et la mesure de la semaine prochaine ne choquera personne puisqu'elle ressemblera à celle de cette semaine, en un peu plus dur.

Des profs, pas des grenades

Dans une France où les 65 ans ou plus sont désormais presque aussi nombreux que les moins de 20 ans, une lycéenne brandit une pancarte : "Désolé pour le dérangement, nous essayons de sauver notre avenir". À Lyon, le 17 octobre, des lycéennes et des lycéens, dans cette même France où il est devenu presque impossible de se loger dans les grandes villes avec le fruit de son travail, dansent et chantent devant l'Opéra. 

Ces élèves bloquent leur lycée pour avoir plus de cours avec un prof dedans, et aucun ministre de l'Éducation nationale n'aurait osé en rêver. L'État leur répond avec des grenades et des lanceurs de balles de défense (LBD).

Des lycéennes et des lycéens lyonnais qui marchent vers le rectorat racontent à Rue89Lyon que des CRS les encerclent rue de Marseille, puis les gazent. La police interpelle plus de 5 000 personnes en moins de deux semaines. Quatre rapporteurs spéciaux des Nations unies jugent « inacceptables et injustifiables » les blessures infligées à ces mineurs. À des gamins. Sous les applaudissements de courageux anonymes à longueur de commentaires non signés sous les sites de presse.

Ce constat, on l'entend aussi chez des policiers. Anthony Caillé est secrétaire général de la CGT-Intérieur, un syndicat qui représente les personnels du ministère de l'Intérieur, dont les policières et les policiers.

Dans L'Humanité, il écrivait qu'une "revendication scolaire ne reçoit qu'une réponse de maintien de l'ordre".

Après le 17 octobre, il parlait d'"un désastre de tous les côtés : pour les policiers, pour les manifestants et pour les commerçants", et rappelait qu'un LBD tiré dans une foule "relève du loto". Un syndicaliste policier qui défend dans le même texte ses collègues sur les rotules et les gamins d'en face, ça mérite d'être salué.

Où étaient les CRS ?

À Marseille, Emmanuel Macron reconnaît : "il n'y avait pas assez de forces le 17 octobre". À Lyon, le 17 octobre, des casseurs pillent ou dégradent près de 200 commerces de la Presqu'île. 

L'État a donc trouvé assez de CRS pour encercler des lycéens rue de Marseille, et trop peu pour protéger la rue Édouard-Herriot.

Le 19 octobre au soir, selon la préfecture, quelque 300 personnes, dont des élus en écharpe, se rassemblent sur la Presqu'île en soutien aux commerçants et aux forces de l'ordre.

Libération raconte qu'à la dispersion, une centaine de néonazis et de hooligans forment un cortège au pas rapide derrière un drapeau tricolore frappé d'une croix celtique. Ils traversent l'hypercentre en plein couvre-feu aux cris de "La rue, la France nous appartient". Les forces de l'ordre n'interviennent pas, ou du moins pas de manière visible. Les services du préfet le disent "furieux de cette volonté de récupération".

Le 22 octobre, après un conseil de sécurité, Emmanuel Macron a fixé la doctrine : les cortèges syndicaux se verront proposer des tracés alternatifs "pour protéger nos centres-villes et en particulier nos commerces et nos bâtiments publics", et les demandes faites par "des gens qui n'ont aucune légitimité pour cela" seront interdites. Les commerces d'abord, les bâtiments publics ensuite : le droit de manifester ne figure pas dans la liste.

Le 23 novembre 1932, à Düsseldorf, le juriste Carl Schmitt, alors proche du parti nazi, réclamait devant le patronat allemand un "État fort" pour une "économie saine". Hermann Heller, juriste antifasciste et adversaire de Schmitt, a baptisé ce mélange "libéralisme autoritaire". Dans ce modèle, des libéraux durcissent l'État pour protéger le marché des désordres de la démocratie.

Un livre antifasciste à la porte

À Lyon, ce libéralisme autoritaire vient d'entrer dans une mairie d'arrondissement tenue par la gauche. Raphaël Arnault, député La France insoumise (LFI) du Vaucluse, a cofondé à Lyon la Jeune Garde, un groupe antifasciste que le gouvernement a dissous. J'ai déjà écrit sur lui dans ces colonnes, et je ne traite ici que la question d'une salle. Le député devait présenter son livre Antifasciste le 5 novembre à la mairie du 8e arrondissement, mais Olivier Berzane, son maire écologiste, lui a retiré la salle. La députée RN Tiffany Joncour, récemment mise en cause par Médiacités pour une fausse domiciliation, avait d’ailleurs formulé cette demande.

Grégory Doucet déclare à Tribune de Lyon : "C'est mon devoir en tant qu'élu de l'accueillir." Il juge pourtant "pas raisonnable" de tenir la rencontre un jour de grève et "d'aller chercher des forces", et propose un report.

Ces craintes ont un fond, dans une ville où la mort de Quentin Deranque pèse encore, et le maire de Lyon applique la même prudence dans les deux sens : en février, il avait demandé à la préfecture d'annuler la marche d'hommage au jeune homme. Un jour de grève, la liberté de réunion dépend donc du nombre de CRS disponibles.

Le Conseil d'État a tranché ce dilemme il y a quatre-vingt-treize ans. Le maire de Nevers interdit une conférence de René Benjamin, polémiste d'extrême droite qui ridiculisait les instituteurs, par crainte de troubles ; une de ses conférences avait déjà fini en bagarre mortelle à Saint-Étienne. Le Conseil d'État annule l'interdiction en mai 1933.

Pour les juges, "l'éventualité de troubles" ne présentait pas "un degré de gravité tel" que le maire n'ait pu maintenir l'ordre sans interdire la conférence. La formule du commissaire du gouvernement est restée : "la liberté est la règle, la restriction de police l'exception". Elle a servi à un polémiste d'extrême droite. Je ne vois pas pourquoi elle ne servirait pas à un livre qui s'appelle Antifasciste.

Anaïs Belouassa-Cherifi, députée LFI du Rhône, a saisi le tribunal administratif de Lyon.

Les marchands de peur

Chez nous, la peur a ses vendeuses et vendeurs. Marion Maréchal, eurodéputée d'extrême droite et alliée du RN, a vu dans le 17 octobre une "insurrection racaillo gauchiste". Le Monde a révélé que l'Issep, l'école privée qu'elle a cofondée à Lyon et qui vit des dons de ses soutiens, lui a versé 50 000 euros en 2026, au titre de "droits à l'image" et d'une licence de marque alors qu’elle avait déclaré n’y avoir aucune activité. Je ne sais pas si elle est bien placée pour faire la morale.

Je les renvoie à Vincent Tiberj. Ce professeur de sociologie politique à Sciences Po Bordeaux a épluché des décennies d'enquêtes d'opinion pour La Droitisation française. Mythe et réalités (PUF, 2024). Génération après génération, les Françaises et les Français deviennent plus tolérants, sur l'égalité entre les femmes et les hommes comme sur l'immigration. La droitisation, d'après lui, se fabrique chez les responsables politiques et dans les médias, et il appelle ça un "conservatisme d'atmosphère". La fascisation que je crains descend par le même ascenseur.

La pente des gens raisonnables

Dans La Bascule. Allemagne, 1933 (Gallimard), l'historien Johann Chapoutot raconte comment l'armée, l'Église catholique, la presse libérale, la magistrature et la haute fonction publique basculent dans les six mois qui suivent l'arrivée de Hitler à la chancellerie, pendant que la population traîne des pieds. Interrogé sur Blast par la journaliste Salomé Saqué, il expliquait que les élites de Weimar avaient installé Hitler, ou l'avaient laissé faire, parce que c'était à leurs yeux "ce qu'il y avait de plus raisonnable et rationnel à faire". Grégory Doucet et Olivier Berzane n'ont évidemment rien de fasciste, et la France de 2026 n'est pas l'Allemagne de 1933. Mais quand le maire de Lyon juge "pas raisonnable" de tenir une rencontre antifasciste un jour de grève, il laisse passer une injustice au nom de la raison.

Je souhaite à tout le monde un week-end calme, et aux lycéennes et aux lycéens qui manifesteront samedi de rentrer chez eux avec leurs deux mains et leurs deux yeux.

Je ferai donc ce cours sur le chemin inverse, comme prévu. J'y parlerai des lycéennes et des lycéens qui dansaient devant l'Opéra. Je voudrais qu'ils restent l'exemple, et que tout le reste du cours appartienne à l'histoire.

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