Ecoutez Jazz Radio, Jazz et Soul

    

Kahn : “Un combat héroïque”

Fondateur de Marianne, Jean-François Kahn a lu le livre de Philippe Brunet-Lecomte qui raconte le combat de Lyon Mag pour défendre son indépendance face à la tentative de prise de contrôle de Christian Latouche, le Pdg de Fiducial. Son analyse.

“Ce qui m’a le plus frappé, c’est d’abord l’extraordinaire difficulté à créer mais aussi à maintenir à flot un magazine indépendant en province. Pourtant, j’ai moi-même eu cette expérience avec le lancement de l’Evénement du Jeudi et de Marianne. On a dû affronter des difficultés considérables : boycott publicitaire, hostilité des grands groupes de presse, conflits avec nos actionnaires... Mais ces difficultés confirmaient qu’on avait raison. Si on avait été bien reçus, il y aurait eu de quoi s’inquiéter. Au début, nos confrères ne nous citaient jamais dans les revues de presse, les publicités étaient très difficiles à décrocher alors qu’on avait une bonne diffusion... Dès le premier numéro, un de nos actionnaires nous a lâchés car on avait attaqué Dassault. Bref, c’est assez logique que Lyon Mag qui affiche son indépendance, affronte les mêmes difficultés. Le contraire aurait été surprenant et je vous trouve parfois naïfs de vous en étonner.

En revanche, je crois qu’il y a une difficulté supplémentaire dans votre cas. C’est qu’au niveau national, tous ces réseaux d’intérêts, qui sont gênés par la presse indépendante, se sont un peu habitués à être bousculés. Alors qu’en province, les notables de tout bord, se sont habitués à la présence d’un seul grand quotidien régional. Cette absence de pluralisme a forcément provoqué une interpénétration entre la presse et ces pouvoirs. Avec un deal non dit : on ne parle pas de ce qui dérange. Or, Lyon Mag a brisé ce consensus presque mafieux. Et dès que vous avez un titre qui dérange cette loi du silence, ces pouvoirs se mobilisent pour le faire disparaître. Pour tous ces gens-là, c’est très simple : ça ne se fait pas ! Ça ne se fait pas de parler des scandales politico-financiers, des gaspillages, d’un certain nombre de dérives... Mais l’exemple qui m’a le plus frappé dans le livre de Philippe Brunet-Lecomte, c’est l’Olympique Lyonnais. Là, vous devez affronter une quasi unanimité car c’est un club emblématique pour sa ville. Vous brisez là encore un tabou !

Parfois, Philippe Brunet-Lecomte se demande dans son livre s’il n’est pas parano, s’il ne voit pas des Latouche partout... Eh bien je ne crois pas ! A partir du moment où Lyon Mag a dérangé tous ces intérêts, ils se mobilisent contre votre magazine à la moindre difficulté. Pour mettre fin à ce qu’ils considèrent comme une anomalie et revenir à cette conspiration du silence. C’est pour cela que je trouve le combat de Lyon Mag exemplaire, et même héroïque. C’est aussi pour cette raison que même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce que vous écrivez, je vous soutiens sans réserve. Car si vous prenez Marianne, ses premières années ont été très dures mais ce magazine a aujourd’hui fait sa place. Le combat de Lyon Mag me paraît d’autant plus exemplaire qu’aujourd’hui, un grand groupe financier, le Crédit Mutuel, est en passe de contrôler tous les journaux de l’Est de la France.

Mais finalement, ce qui m’a le plus surpris dans ce livre, c’est le comportement de Christian Latouche. En effet, moi-même, j’ai eu à gérer des actionnaires. Mais quand on ne s’entendait plus, ils ont toujours accepté un accord, par exemple qu’on leur rachète leurs actions. Au contraire, Christian Latouche a refusé votre offre. Pourtant, l’expérience de l’Evénement du Jeudi montre qu’il n’est pas si facile de racheter un titre indépendant si l’équipe n’est pas d’accord. A l’époque, j’avais fait entrer Hachette à hauteur de 25% du capital. Comme vous, j’avais fait l’erreur de laisser rentrer le loup dans la bergerie ! A la première difficulté, ce grand groupe s’est mobilisé pour nous couler. Certains collaborateurs ont choisi Hachette mais le cœur de l’équipe a a préféré partir et on a créé Marianne. Du coup, l’Evénement du Jeudi a disparu. Ce qui était prévisible. Pourquoi voulez-vous que nos lecteurs achètent un hebdo d’Hachette alors que ce qui les avait séduits, c’est justement qu’on était indépendant ! Bref, je suis persuadé que si jamais Latouche parvenait à reprendre Lyon Mag, une grande partie de vos lecteurs s’en détournerait. Une leçon à retenir. D’ailleurs, vous avez raison d’avoir mobilisé vos lecteurs pour vous soutenir. Quand la survie du magazine qui est en cause, c’est toujours eux les juges de paix !"

"La Mouche", de Philippe Brunet-Lecomte, Lyon Mag Editions, 304 p., 9,50 euros. Chez les marchands de journaux et les libraires lyonnais.



Tags : latouche | kahn |

Commentaires 0

Pas de commentaire pour le moment.

Déposer un commentaire

 

En cochant cette case, je souhaite recevoir une notification à chaque nouveau commentaire.

Me connecter | Réserver mon pseudo

Ce compte gratuit et facultatif vous permet notamment de réserver votre pseudonyme pour les commentaires et le forum, afin que personne ne puisse utiliser le pseudo que vous avez déposé.