Lyon s'agrandit pour la dernière fois : le "coup d’État" de Louis Pradel à Saint-Rambert-l’Île-Barbe

Lyon s'agrandit pour la dernière fois : le "coup d’État" de Louis Pradel à Saint-Rambert-l’Île-Barbe
DR Le Progrès de l'époque

Il y a encore 60 ans, Saint-Rambert-l’Île-Barbe était une commune indépendante. Des maisons, des champs, une vie tranquille loin des tracas lyonnais. Retour sur l’histoire méconnue de son annexion par Lyon (article paru initialement dans le magazine LyonMag daté de septembre 2022).

Au cours du XXe siècle, la hausse constante de la démographie force les différents maires de Lyon à entrer dans une quête perpétuelle de foncier. La moindre parcelle libre permet de loger des dizaines de familles, qui sont autant de nouveaux impôts dans les caisses de la Ville. En 1909, Édouard Herriot prend alors le pouls du côté de Saint-Rambert-l’Île-Barbe. Mais la belle bourgade et son maire, Jean Marcuit, repoussent ses avances. Il faudra attendre plus de 50 ans pour que les planètes s’alignent en vue d’un rapprochement.
L’histoire est digne d’un épisode de Don Camillo.

C’est aux côtés de Gilles Berrodier, mémoire vivante du quartier, que nous faisons ce voyage dans le temps. Le président de l’association Sauvegarde Revitalisation Saint-Rambert Île-Barbe a récupéré de nombreux documents d’époque pour retracer le cheminement jusqu’à ce qu’il appelle, en exagérant, le "coup d’État" de Louis Pradel.

Dans les années 1960, Lyon disposait d’un patrimoine immobilier de plus en plus vieillissant, ancien, peu attirant pour de nouveaux habitants. Quelques années auparavant, le maire Louis Pradel avait pu laisser parler son âme de bétonneur à la Duchère. Et le voilà qui lorgne sur un territoire plus au nord : Saint-Rambert-l’Île-Barbe.

"En 15 ans, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la population de la commune avait plus que doublé. Face à cette explosion du nombre d’habitants, favorisée par le rattachement du quartier des Trois-Gouttes, autrefois sur la commune de Saint-Cyr-au-mont-d’Or, il fallait construire des voiries, des classes, des cantines et aussi installer le chauffage, le tout-à-l’égout. Sans oublier de mener la rénovation de nombreux bâtiments pour répondre aux nouvelles normes", indique Gilles Berrodier. Le décor est planté : les charges d’investissement s’envolent et les rentrées fiscales ne sont pas suffisantes, malgré l’augmentation timide des impôts. La municipalité rambertoise s’est, par ailleurs, endettée.

Une commune aux abois

Place Henri-Barbusse, les élus se retrouvent à la mairie. Et sur l’impulsion du nouvel adjoint aux Finances, Maurice Carron, le maire Pierre Chambion prend conscience du mur dans lequel fonce la commune. Dès 1960, les investissements sont réduits et les projets immobiliers bloqués pour endiguer la hausse du nombre d’habitants. Le nouvel Hôtel des Postes ne sortira finalement pas de terre, l’installation d’une station d’épuration est rejetée et la construction d’un groupe scolaire pour la cité Edouard-Herriot est repoussée.

En 1962, les conseils municipaux sont de plus en plus houleux entre les élus. À force d’annoncer des mauvaises nouvelles, Maurice Carron se retrouve dans le viseur de son maire. En novembre 1962, une séance du conseil dure même 10 minutes, Pierre Chambion faisant exprès d’expédier les dossiers pour ne pas laisser son adjoint aux Finances prendre la parole.

Dans le Progrès de l’époque, ce dernier menace ensuite d’attaquer la séance en nullité. Pourtant, il y aurait eu à dire, car deux semaines en arrière, le maire avait présenté sa démission et celle de quinze élus rambertois au préfet du Rhône, évoquant le "renouvellement incessant d’incidents multiples, rendant impossible une bonne gestion des affaires municipales".

Pour Gilles Berrodier, la suite est un tournant décisif. Car le préfet aura une réponse ambiguë à apporter à Pierre Chambion, le 13 novembre 1962. Il lui dira "qu’au titre de la loi, il est toujours en fonction et qu’il dispose de la plénitude de ses attributions". "Ce sont des termes qui seront lourds de sens quelques semaines plus tard", nous glisse l’ancien élu du 9e arrondissement de Lyon. Car en coulisses, le contact avait été établi entre le maire de Saint-Rambert-l’Île-Barbe et celui de la capitale des Gaules, Louis Pradel. D’ailleurs, Pierre Chambion passe de plus en plus de temps à Lyon, à tel point qu’il s’absente de réunions municipales. Ce qui a le don de faire jaser ses collègues élus et la population.

Quelque chose se trame !

Une "demande en mariage"

Sentant le vent tourner, le grand argentier rambertois Maurice Carron mobilise autour de lui une rébellion. Il crée un comité de défense qui organise des consultations de quartiers. Mais esseulé à la mairie, il ne va rien pouvoir faire face à une machine lancée depuis l’Hôtel de Ville en Presqu’île. En effet, Louis Pradel est destinataire d’un courrier de Pierre Chambion qu’il qualifiera plus tard de "demande en mariage".

La réponse qu’il apporte sur les conditions d’un rattachement, jugée satisfaisante, un conseil municipal est convoqué le 30 janvier 1963. À la question de perdre son indépendance pour intégrer Lyon, 17 élus rambertois votent pour, un s’abstient et un vote contre, Maurice Carron évidemment. La salle avec le public est, dans un premier temps, évacuée tant les habitants sont bruyants, puis le maire les refait entrer car la place Henri-Barbusse est noire de monde.

Moins d’un mois plus tard, le 25 février, le conseil municipal de Lyon vote à son tour en faveur de cette annexion. À un couac près, formulé par le porte-parole des élus communistes, Camille Robard. Devant ses pairs, il qualifie la demande de fusion "d’illégale, car proposée par un conseil municipal démissionnaire". Car oui, quatre mois en arrière, le préfet recevait la démission de Pierre Chambion, mais le laissait provisoirement en poste.

"Il y a un vrai vide juridique, analyse Gilles Berrodier. Aujourd’hui, on l’aurait fait annuler. Comment une décision si importante a-t-elle pu être prise et validée par des élus démissionnaires qui n’auraient dû gérer que les affaires courantes ? Le préfet aurait dû les obliger à se soumettre à de nouvelles élections avant cette décision".

Le président de l’association Sauvegarde Revitalisation Saint-Rambert-l’Île-Barbe est toutefois conscient qu’à l’époque, la population avait la même vision court-termiste que les élus. Des témoignages retrouvés dans le Progrès, montrent des habitants pressés de payer moins d’impôts en devenant lyonnais et des commerçants qui préfèrent rester neutres pour ne pas se fâcher avec le maire…

La résistance face à Zizi Béton

Malgré l’opposition formelle du Conseil départemental du Rhône en mai, le décret de l’État officialisant l’annexion tombe le 7 août. Saint-Rambert-l’Île-Barbe prend fin et intègre le 5e arrondissement de Lyon. Les élus sont ainsi débarrassés de leurs problèmes financiers, la patate chaude est refilée à Louis Pradel.

Malgré tout, ce dernier se frotte les mains : Zizi Béton va pouvoir bétonner ! Sur le plateau de Saint-Rambert, il imagine des tours de quinze, vingt étages ! Aux Charbottes, là où se tient aujourd’hui la ferme Perraud, il veut une piscine, un collège… "Une Duchère bis", évoque Gilles Berrodier, qui ne verra finalement jamais le jour. La faute aux habitants et associations qui se réveilleront pour ralentir chaque démarche du maire lyonnais qui, usé, finira par rendre les armes.

Au Grand Champ et place Schoenberg, tout de même, poussent des immeubles, le quartier change de visage. Avec une petite particularité, unique dans la capitale des Gaules : la rue Jean-Baptiste Chopin, malgré sa longueur et le nombre de maisons qu’elle dessert, est restée privée. À l’époque, les propriétaires n’ont pas souhaité céder l’axe à Lyon. C’est pour cela qu’elle n’a jamais été goudronnée.

Enterré ailleurs par peur de représailles

Quid des anciens élus rambertois ? L’opposant Maurice Carron tombe dans l’oubli, tandis que l’ex-maire Pierre Chambion négocie son entrée au conseil municipal de Lyon. Détesté par une partie des Rambertois, il sera, à sa mort, enterré dans une autre commune. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, une fois l’annexion digérée, que son cercueil sera déplacé dans le cimetière de Saint-Rambert.

De là à imaginer un complot entre Louis Pradel, Pierre Chambion et le préfet, il n’y a qu’un pas que Gilles Berrodier se garde de franchir. L’ex-élu lyonnais reconnaît toutefois une "blitzkrieg" puisque tout s’est joué en deux mois, malgré l’importance d’une telle décision pour les deux parties.

À la place du maire rambertois, Gilles Berrodier aurait fait le dos rond face aux finances dans le rouge. Et ainsi garder l’indépendance de la commune. S’il reconnaît que l’annexion a permis de "construire des voiries, les écoles Frédéric-Mistral, des Grillons et Alphonse-Daudet et le déploiement d’une ligne de bus", il voit surtout une "perte totale d’autonomie" guidée par une vision axée seulement sur le foncier disponible et le soulagement des finances. Sans oublier l’abandon de la mairie de la place Henri-Barbusse, devenue mairie annexe fermée à son tour. "Le village s’est appauvri avec le plateau", regrette-t-il.

Et que penser de l’Île-Barbe ? Après tout, elle se trouvait dans le nom de la commune, visible depuis les fenêtres de la mairie. "Dans tous les procès-verbaux et documents, elle n’apparaît nulle part. L’Île-Barbe, on en parle que depuis que Gilles Berrodier s’en occupe. C’était juste un lieu de pétanque, personne ne parlait de son abbaye. Encore une fois, Louis Pradel, c’était le béton, il voulait même raser Saint-Jean !", conclut notre guide.

Et si à l’époque Pierre Chambion s’était tourné vers Saint-Cyr ou Saint-Didier plutôt que vers le sud ? Il semble que les arguments et la puissance de Louis Pradel auraient forcément eu raison de Saint-Rambert-l’Île-Barbe, dernier territoire à avoir agrandi Lyon.

A.A.

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11 commentaires
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roulette russe le 08/10/2022 à 01:19
victor69007 a écrit le 06/10/2022 à 09h36

On peut se le dire en effet, mais il a tout de même soulevé un point intéressant dans son message l'intra muros de Lyon ne reflète pas vraiment sa taille réelle.

La taille réelle, c'est celle de la Métropole, échelon des décisions les plus importantes.
Par contre pour décider de planter une jardinière au fin fond des Buers, pas besoin d'intégrer Villeurbanne dans Lyon.

Et comment fait on pour les rues qui portent le même nom sur l'une et l'autre commune ? (elles sont assez nombreuses).

Il faudra débaptiser l'une des deux pour éviter le doublon, puis corriger les adresses de tous les habitants et entreprises, et que ceux-ci (et celles-ci) informent leurs connaissances, leurs clients et fournisseurs, les administrations fiscales et de toutes sortes de la modification.

N'est ce pas beaucoup d'argent et d'énergie à dépenser, et beaucoup de risques d'erreurs ... pour pas grand chose au final ?

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Bonne idée ? le 06/10/2022 à 15:00
a refaire a écrit le 05/10/2022 à 15h39

Ce serait une bonne idée d'intégrer Villeurbanne dans Lyon (comme 10ème et 11ème arrondissements, par exemple)
Lyon est la 2ème agglomération de France devant Marseille, mais sa population intra muros ne reflète pas du tout sa taille réelle.

Oui avec Greg le petit maire. On en veut pas mais on te refilerait bien son copain Cédric.

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Moua le 06/10/2022 à 11:05

du travail de Zizi a l'Ile Barbe , rien de plus normal disait il .... :-)

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victor69007 le 06/10/2022 à 09:36
roulette russe a écrit le 05/10/2022 à 19h32

Vous êtes encore à l'âge des concours à "qui a la plus grosse" dirait-on ?

On peut se le dire en effet, mais il a tout de même soulevé un point intéressant dans son message l'intra muros de Lyon ne reflète pas vraiment sa taille réelle.

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De Lyon le 06/10/2022 à 08:50

Merci pour cet intéressant article, je ne connaissais pas du tout cette annexion de St Rambert-L'île Barbe.
Et heureusement qu'on a échappé à une "Duchère-bis". Pradel était certes ambitieux pour sa ville et innovant, mais ce concept de bétonnisation et de grandes barres a montré ses limites.
Heureusement aussi que le Vieux-Lyon a échappé au massacre. Pour Pradel le "quartier renaissance" était un lieu glauque et mal famé qu'il fallait raser. Sa réhabilitation a, au contraire, été une réussite et fait venir de nombreux touristes.

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Observations le 05/10/2022 à 19:52
mamipouzo a écrit le 05/10/2022 à 18h02

Villeurbanne a toujours refusé toute fusion avec Lyon.

Il y a toujours la tactique Poutine pour assurer l'ancrage de Villeurbanne dans la ville de Lyon.

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roulette russe le 05/10/2022 à 19:32
a refaire a écrit le 05/10/2022 à 15h39

Ce serait une bonne idée d'intégrer Villeurbanne dans Lyon (comme 10ème et 11ème arrondissements, par exemple)
Lyon est la 2ème agglomération de France devant Marseille, mais sa population intra muros ne reflète pas du tout sa taille réelle.

Vous êtes encore à l'âge des concours à "qui a la plus grosse" dirait-on ?

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Tatin le 05/10/2022 à 19:18

Quel homme extraordinaire ce Louis Pradel, surtout pour ceux qui ont oublié que sous ses " bons " auspices, le Vieux Lyon a failli être rasé pour y construire... une autoroute. Ce projet qui lui plaisait daté de son prédecesseur Edouart Herriot. Heureusement « La renaissance du vieux Lyon », une association de défense du quartier créée en 1946, prend la tête de la mobilisation avec son président, Régis Neyret. Le journaliste lyonnais, qui a évité « les bulldozers dans le Vieux Lyon ».

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mamipouzo le 05/10/2022 à 18:02
a refaire a écrit le 05/10/2022 à 15h39

Ce serait une bonne idée d'intégrer Villeurbanne dans Lyon (comme 10ème et 11ème arrondissements, par exemple)
Lyon est la 2ème agglomération de France devant Marseille, mais sa population intra muros ne reflète pas du tout sa taille réelle.

Villeurbanne a toujours refusé toute fusion avec Lyon.

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Villeurbanne libre le 05/10/2022 à 16:31
a refaire a écrit le 05/10/2022 à 15h39

Ce serait une bonne idée d'intégrer Villeurbanne dans Lyon (comme 10ème et 11ème arrondissements, par exemple)
Lyon est la 2ème agglomération de France devant Marseille, mais sa population intra muros ne reflète pas du tout sa taille réelle.

Non, merci.

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a refaire le 05/10/2022 à 15:39

Ce serait une bonne idée d'intégrer Villeurbanne dans Lyon (comme 10ème et 11ème arrondissements, par exemple)
Lyon est la 2ème agglomération de France devant Marseille, mais sa population intra muros ne reflète pas du tout sa taille réelle.

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