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Portrait : le mystère Anaf

Tout Lyon a rendu hommage au commissaire-priseur lyonnais Jean-Claude Anaf, qui vient de vendre son palais des Brotteaux. Mais ce petit-fils d’immigré turc reste un personnage secret.

“Je ne pars pas à la retraite"martèle Jean-Claude Anaf avant d’enchaîner, d’une voix ferme : “Ecrivez-le bien dans votre article, c’est important”. Un ordre. Et visiblement, il n’a pas l’habitude qu’on discute ses ordres. Silhouette fragile mais regard noir. Dur en affaires, toujours tiré à quatre épingles avec son fameux noeud papillon... Ce commissaire est devenu un des rois de Lyon : riche, célèbre, influent. Mais il a décidé de vendre une partie de son étude. L’artistique et son “palais” de la gare des Brotteaux.
Mais attention, ne dites pas qu’il prend sa retraite. Même s’il vient de passer le cap de la soixantaine. Et même s’il avoue lui-même “ne plus rien avoir à prouver”.

”On ne m’a jamais raté”
Une vraie réussite en tout cas. D’autant plus qu’il vient de loin. Très loin même. Ses grands-parents ont fui la Turquie au début du XXe siècle pour échapper aux persécutions contre les Juifs. Fils unique, il sera élevé par sa grand-mère, alors que son père bosse dur dans son magasin de fourrure à Grenoble. Mais ce cancre va faire un stage décisif, chez un commissaire grenoblois réputé, Me Blache. Le déclic qui lui permet de découvrir qu’il est fait pour ça. Les enchères qui montent, l’oeil qui parcourt la salle, le doigt levé qui débusque un acheteur hésitant, le marteau qui frappe... Sa vie.
Le cancre va donc se mettre au travail. Il n'arrêtera plus. Après avoir décroché son diplôme de commissaire-priseur en 1974, il s’installe à Lyon. Les “bourges” lyonnais le regardent de travers. Un intrus. En plus, il est juif. Et on murmure même qu’il serait homo !

Bref, les débuts seront difficiles. D’ailleurs en 1981, il est au bord de la faillite. Il rencontre alors Jean Martinon, qui deviendra son associé et son compagnon.
“Au début, j’avais les dents longues. Mais je me sentais rejeté par le microcosme lyonnais et sans faire de parano, je peux vous assurer qu’on ne m’a jamais raté. J’ai dû ramer trois fois plus que les autres pour m’imposer. Mais j’ai puisé ma force dans ce rejet”.

Dans les années 80, il fait partie de cette génération de jeunes loups qui vont secouer Lyon. Avec Jean-Michel Aulas, Guy Darmet, Bruno Bonnell... Mais c’est en rachetant puis en rénovant la gare des Brotteaux, en 1989, que ce commissaire-priseur va enfin se faire accepter par l’establishment. Il prend alors une autre dimension, réalise des ventes d’exception comme “L’homme de la liberté” de César ou le “Clown” de Bernard Buffet. Et il se diversifie dans les ventes judiciaires et dans les enchères de voitures, deux activités qui lui permettent de réaliser l’essentiel de son chiffre d’affaires, 50 millions d’euros.
D’ailleurs, ce vrai-faux retraité vient de racheter l’étude de Me Blache à Grenoble où il a commencé, pour développer son activité judiciaire. “Ne pas travailler, c’est la négation de la vie” insiste-t-il en citant sa grand-mère qui lui répétait que c’était la seule solution pour s’épanouir.

Carapace
Mais derrière cette incontestable réussite, qui est vraiment Jean-Claude Anaf ? Un personnage complexe qui s’assume ? Ou un complexé qui a voulu prendre une revanche ?
“Je ne suis pas complexé” proteste Anaf en suggérant que le personnage du Dr Jekyll et Mr Hyde lui convient parfaitement. “Il y a deux Jean-Claude Anaf : le commissaire-priseur, qui est très dur, exigeant, intransigeant même... Et l’homme privé, plus introverti, plus timide, qui n’aime pas la foule...”

Et c’est vrai qu’il suffit de rencontrer Jean Martinon, son compagnon depuis 27 ans, pour se rendre compte que la réalité est plus complexe. Personnage assez fantasque, cet ancien prof d’histoire parle fort, toujours provoc, drôle, sans complexe... “Avec Jean, on forme un beau duo. Il dit tout haut ce que je pense tout bas. Quand on va déjeuner à l’Est, je rase les murs pour ne croiser personne. Alors que lui, fait la tournée des tables” explique Jean-Claude Anaf, qui préfère la discrétion, même si ses coups de gueule en coulisses sont légendaires.
Un timide qui se protège ? A 61 ans, il commence à se lâcher. “Ma grande peur, c’est de tomber gravement malade. D’ailleurs, je suis un vrai hypocondriaque, je me balade toujours avec ma trousse de médicaments”. Et son grand regret : ne pas avoir d’enfant. “J’adore transmettre et aujourd’hui, je suis un peu en manque. Mais j’ai géré mes entreprises comme mes enfants. Voilà pourquoi j’ai transmis mon étude à Me Aguttes, avec qui je partage les mêmes valeurs”.

A la fois dur et sensible, Jean-Claude Anaf reste un réaliste qui a les pieds sur terre. Impossible de lui faire lâcher une bêtise. Toujours très contrôlé. Le noeud pap impeccable, le mot juste, l’oeil vigilant....
“Je n’ai pas de rêve, ni de fantasme...” confirme l’as du marteau en déjouant tous les pièges de Lyon Mag pour lui faire avouer un truc marrant ou décalé. Mais il en a vu d’autres. Voilà pourquoi, il préfère parler de ses projets.

Le prochain défi du Dr Jekyll : vendre d’ici quatre ans son activité automobile au groupe Bernard, qui est déjà actionnaire, pour se consacrer exclusivement aux ventes judiciaires. Moins sexy que les oeuvres d’art, mais beaucoup plus rentable.
Et pour le côté Mr Hyde, il y a Saint-Trop et son fameux hôtel de la Messardière où il retrouve ses amis : grands patrons, avocats célèbres, artistes, stars.... Dans une ambiance très bling-bling qu’il fait semblant de dédaigner. Un vrai “bourge” lyonnais. Mais lui au moins, il assume, puisqu'il a accroché deux photos au-dessus de son bureau : son palais des Brotteaux et son palace de la Messardière. C’est ce qui fait tout le charme de ce mystère Anaf !

Thomas Nardone



Tags : anaf | portrait |

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