Ne tuons pas le débat après avoir pleuré un mort

Ne tuons pas le débat après avoir pleuré un mort

La mort de Quentin Deranque, 23 ans, lynché en marge d'une conférence de Rima Hassan à Sciences Po Lyon le 12 février, est un drame absolu.

Aucune conviction politique, aucune appartenance militante, aucun contexte ne peut justifier qu'un jeune homme soit roué de coups au sol par six individus cagoulés jusqu'à en mourir. Face à cela, les mots de condamnation ne suffisent pas : la justice doit passer, pleinement.

Mais il faut aussi, avec la même fermeté, refuser que ce drame devienne le prétexte d'un recul des libertés dans nos universités.

Le même jour, à quelques kilomètres de là, une conférence intitulée "Le déni de guerre" — réunissant l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau et l'ancien officier Guillaume Ancel à Lyon 3 — portant sur le danger de la Russie en Europe. était perturbée par un groupe de militants d’extrême-gauche (la vraie, pas celle attribuée par le Ministère de l’Intérieur) qui ont envahi l'amphithéâtre, fumigènes en main, forçant l'évacuation policière de la salle.

Deux événements universitaires empêchés le même soir à Lyon. L'un a tourné au drame irréparable, l'autre à la confiscation d'un débat intellectuel. Dans les deux cas, la violence a gagné contre la parole.

Ce qui m'inquiète, c'est la suite. Car la tentation est grande, pour les pouvoirs publics comme pour les directions d'établissement, de conclure que toute conférence un tant soit peu clivante représente désormais un risque inacceptable de trouble à l'ordre public.

La mécanique est connue : un préfet signale un danger, un président d'université annule "par précaution", et personne n'a à assumer d'avoir censuré quoi que ce soit. Lyon 2 l'a déjà fait en 2024 pour une conférence sur le droit international en Palestine, sous pression de la préfecture. Le précédent existe.

Or c'est précisément cette logique qui est mortifère pour le débat démocratique. N'importe quel intervenant engagé — qu'il soit de gauche, de droite, journaliste, intellectuel ou responsable politique — peut susciter la contestation d'un groupe hostile. Si la possibilité du trouble suffit à empêcher la parole, alors c'est celui qui menace qui décide de l'agenda intellectuel.

Les juristes anglo-saxons ont un nom pour cela : le heckler's veto, le veto du perturbateur. C'est la victoire de l'intimidation sur la raison.

Je mesure ce risque très concrètement. J'enseigne à HEIP, où j'organise des conférences avec des personnalités aux profils variés — un ancien président de la République comme François Hollande, une députée écologiste comme Marie-Charlotte Garin, un journaliste fondateur de Mediapart comme Edwy Plenel. J'anime aussi, grâce à mon ami Jean-Christophe Vincent, les Universités Ouvertes de la Duchère, inaugurées par le mathématicien et ancien député Cédric Villani, pour amener le débat intellectuel dans un quartier populaire du 9e arrondissement.

Chacun de ces intervenants est un citoyen engagé, porteur de convictions qui ne font pas consensus. C'est précisément pour cela qu'ils ont leur place face à un public.

Comme l'écrit la philosophe Monique Canto-Sperber, qui est aussi intervenue dans ce cadre, dont les travaux sur la liberté d'expression dans les universités font référence, il n'y a pas de vie intellectuelle possible si l'on admet que certaines idées ne méritent pas d'être entendues avant d'être combattues. L'université n'est pas un espace de confort intellectuel, c'est un lieu où l'on apprend à se confronter à des idées qu'on ne partage pas.

Si demain, au nom de la sûreté, on m'explique qu'il vaut mieux renoncer à inviter tel ou tel intervenant parce que sa venue pourrait provoquer des remous, alors nous aurons collectivement capitulé.

Il faut être lucide : les contestations de conférences universitaires restent numériquement minoritaires en France.

Mais ce qui progresse, à droite comme à gauche, c'est une difficulté croissante à écouter l'autre. Un réflexe qui consiste à considérer que la simple présence d'un contradicteur est une agression, que donner la parole à quelqu'un revient à cautionner ses idées, que le désaccord est une violence. Cette confusion entre écouter et approuver est un poison lent pour la vie intellectuelle.

Lyon, ville universitaire par excellence, ne peut pas se permettre de céder à cette logique. L'enquête data de Rue89Lyon l'a documenté sans ambiguïté : si l’on parle aujourd’hui de la mort d’un militant nationaliste révolutionnaire, sur 102 actions violentes de l'extrême droite radicale recensées entre 2010 et 2025, 70% sont restées impunies. Ce n'est pas en fermant des amphithéâtres qu'on résout un problème de violence politique — c'est en donnant enfin à la justice et aux forces de l'ordre les moyens d'agir contre ceux qui, des deux côtés, substituent les poings aux arguments.

La réponse au drame du 12 février ne doit pas être moins de débat, mais plus de sécurité autour du débat.

Sécuriser une conférence, ce n'est pas l'annuler. C'est la responsabilité de l'État, pas celle de l'intervenant ni de l'organisateur. Un pays qui renonce à faire parler ses citoyens engagés dans ses universités n'est pas un pays qui se protège : c'est un pays qui se diminue.

Retrouvez tous les billets de Romain Blachier sur son site

Romain Blachier

4 commentaires
Laisser un commentaire
avatar
admirateuranonyme le 17/02/2026 à 15:46

Quel pluralisme ! Quel homme ce Blache, on le ne mérite pas

Signaler Répondre

avatar
JacqueEt le 17/02/2026 à 15:39

Je suis pour le communisme
Je suis pour le socialisme
Et pour le capitalisme
Parce que je suis opportuniste

Signaler Répondre

avatar
Inspecteur Colombeau le 17/02/2026 à 15:31

Je me demande si Villani est une bonne référence ici. Comme Lang il est cité dans l'affaire Epstein.
Le peuple exige des représentants d'un fond impeccable, voilà.

Signaler Répondre

avatar
Calahann le 17/02/2026 à 15:13

Perso, aucune larme, même pas une goutte d'œil pour ce Quentin. Il aurait dû rester à la maison ce jour-là !
Vraiment dommage.

Signaler Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.
Les champs requis sont identifiés par une étoile *
Si vous avez un compte Lyon Mag, connectez-vous.
Nous ne vous enverrons pas d'email sans votre autorisation.

Le compte Lyon Mag est gratuit et facultatif. Il vous permet notamment de réserver votre pseudonyme pour les commentaires, afin que personne ne puisse utiliser le pseudo que vous avez enregistré.
Vous pouvez créer un compte gratuitement en cliquant ici.