L'affaire s'est jouée en cinq semaines, sans qu'une minute se décide à Lyon.
Nice devait accueillir les épreuves de glace, le hockey au stade et le curling au Palais Nikaïa, jusqu'à ce que son nouveau maire Eric Ciotti refuse de livrer pour une saison l'Allianz Riviera. Du coup le comité d'organisation a changé les lieux prévus et la Métropole de Lyon va donc, contrairement aux plans initiaux, recevoir des épreuves. Y figurent la Halle Tony-Garnier, la LDLC Arena de Décines et Eurexpo, soit le patinage à Lyon, le hockey à Décines et le curling à Chassieu, du 1er au 17 février 2030. Le patinage de vitesse longue piste, lui, reste à Heerenveen aux Pays-Bas, faute d'anneau couvert en France. Les trois villes communiquent depuis comme si elles avaient décroché quelque chose. Aucune n'a décidé seule. Même si, comme on l’a vu avec Nice, ces villes ont joué un rôle en manifestant leur volonté d’accueillir les événements, elles auraient pu rendre cela impossible.
Ce n’est pas la première histoire de notre territoire avec les Jeux Olympiques. Lyon court après les anneaux depuis un siècle. En 1920, Édouard Herriot s'efface devant Anvers, ville martyre de la guerre. En 1963, Louis Pradel s'en va plaider les Jeux d'été de 1968 devant le CIO à Baden-Baden, avec dans ses bagages quatre grandes toques lyonnaises, Paul Bocuse en tête. Le chef confectionne pour l'occasion un gâteau en forme de Palais des sports, et le maire promet que Lyon "surclasse Rome et Berlin".
Le CIO, peu sensible à la pâtisserie, nous classe troisième derrière Detroit et Mexico.
La petite histoire impute d'ailleurs une part de l'échec à un tournoi international de…hockey sur gazon organisé peu avant, où les délégations s'étaient plaintes d'avoir mal mangé, et en quantité insuffisante. La capitale de la gastronomie recalée sur la qualité de ses repas, il fallait le faire ! L'année 1968 se montrera cruelle deux fois, puisque les Jeux d'hiver iront à Grenoble, à cent kilomètres.
Dernier essai en 1995 : Raymond Barre porte une candidature Lyon-Rhône-Alpes pour les Jeux de 2004, avec le tennis de table prévu à Chassieu. Le CNOSF lui préfère la Lille de Pierre Mauroy par 15 voix contre 12, duel d'anciens Premiers ministres que le dossier technique nordiste emporte.
Cette quête de reconnaissance internationale a fait l'objet d'un ouvrage collectif paru en mai 2013 chez Libel, Lyon, ville internationale. La métropole lyonnaise à l'assaut de la scène internationale, 1914-2013, dirigé par le politiste Renaud Payre, alors directeur du laboratoire Triangle, avec un comité éditorial réunissant Anouk Flamant, Sébastien Gardon et Marie-Clotilde Meillerand. Un siècle plus tard, la métropole a trouvé par intermittence sa place sur la scène internationale, les Jeux restant jusqu’alors la pièce manquante de cette stratégie.
Un siècle de volonté, quelques mois d’opportunités
Un siècle à courir après le titre, et les Jeux arrivent le jour où Lyon n’avait rien demandé au départ.
Voilà le mécanisme que j'observe ailleurs, dans les politiques de l'énergie : détenir le titre et détenir les moyens sont deux choses différentes. Nice avait le titre, noir sur blanc dans le dossier de candidature, mais elle a décidé d’alourdir sa charge. Du coup notre territoire a rattrapé la balle au bond.
Restait à savoir qui, ici, dans les institutions et le monde politique, s’en attribue le mérite, et la réponse est simple : tout le monde. La Ville rappelle qu'elle a proposé la Halle Tony-Garnier et que Doucet a plaidé "le choix de la raison". La Métropole promet d'être "moteur" et installe cette rentrée sa commission spéciale Alpes 2030. La Région, seule collectivité de notre territoire à siéger au comité d’organisation, évoque les moyens : Fabrice Pannekoucke, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes; chiffre son engagement global à 493 millions d'euros, dont 100 millions dans le budget d'organisation de 2,132 milliards, comparable à celui de Milan-Cortina, annoncée à 1,7 milliard et montée au-delà de 2 milliards, et couvert à 25 % par de l'argent public.
La hiérarchie et les calculs partisans se sont vus à l'œil nu en juin. À l'officialisation, Pannekoucke citait Véronique Sarselli dans son discours et réservait à Doucet un signe de main. C’est dans une ville de sa majorité que le village olympique a atterri le 3 août, la Présidente de la Métropole ayant écarté la Confluence. Et en recevant Edgar Grospiron à l’Hôtel de Ville, le Maire de Lyon a voulu montrer qu’il était un acteur de ces jeux.
Pourtant autour de la table du comité d'organisation siègent l'État, le mouvement sportif et les deux régions hôtes. Ni la Ville ni la Métropole n'y ont de siège, alors qu'elles fourniront les TCL renforcés, la police municipale, la voirie, la propreté.
Détail savoureux : le hockey, épreuve reine, se jouera dans la salle que préside Alexandre Aulas. Le père a manqué l'Hôtel de Ville en mars pour 2 762 voix, le fils apporte à Lyon l'événement sportif de la décennie. La famille aura décidément marqué l'année lyonnaise.
Reste le climat, comme le soulignent les Verts de la région Auvergne-Rhône-Alpes, pas forcément sur la même longueur d'ondes que Grégory Doucet.
Confier des Jeux d'hiver à une agglomération qui sort de cinq canicules, la cinquième éteinte le 19 août, il fallait oser. Le 23 juin, Lyon-Bron avait déjà porté son record de juin à 38,9 °C, contre 38,4 °C en 2019 et en 2003. Mais, la glace, contrairement à la neige, se fabrique en salle : elle sortira d'une dalle réfrigérée et de surfaceuses. Une patinoire consomme en médiane 983 MWh par an, deux fois et demie une piscine, dix-sept fois un gymnase.
Cela dit, côté électricité, notre territoire part avec un avantage rare : Auvergne-Rhône-Alpes reste la première région productrice du pays et produit près du double de ce qu'elle consomme, à 96,5 % décarbonée, je l'écrivais ici en juin. Refroidir trois patinoires en février n'effraiera personne. Les empreintes carbone, réelles, seront ailleurs.
Alors oui, notre territoire y gagne : des nuitées en plein février, mois creux de l'hôtellerie, et une exposition planétaire. Sans compter la revanche posthume de la délégation de 1963. Encore faut-il négocier dès maintenant, plutôt qu'en 2029, la répartition des surcoûts de transport et de sécurité, puis l'héritage d'après la flamme.
Même si Herriot, Pradel et Barre auraient signé tout de suite, gâteau compris.
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