Une brume tenace, une odeur de feu mal éteint, et sur les réseaux sociaux la même question posée cent fois : où ça brûle, près de chez moi ? Nulle part. La fumée venait des incendies de Gironde et des Landes, à plusieurs centaines de kilomètres. Un vent favorable a suffi pour que Lyon respire l’incendie des autres.
C’est l’été 2026. La préfecture a placé les cours d’eau du département en alerte sécheresse renforcée. Depuis le mois de mai, le Rhône a dépassé les quarante jours au-dessus de trente degrés, dont un mois d’affilée. On n’avait rien connu de tel depuis qu’on tient les registres.
En trois semaines, trois collectivités ont apporté trois réponses différentes à la même chaleur. Prise à part, chacune se défend, ou pas. Aucune ne tient avec les deux autres. Et aucune ne passera le mandat suivant.
Le projet qui n’aura jamais fait d’ombre
Le 23 juillet, Véronique Sarselli a confirmé l’abandon définitif du projet Rive Droite, ce réaménagement des quais du Rhône qui devait transformer une voie rapide en promenade plantée. Le chantier devait démarrer le 30 mars. Elle l’a suspendu le 27, trois jours avant, quelques jours après son élection à la tête de la Métropole. Quatre mois plus tard, elle l’enterre.
Elle a des arguments. Elle a été élue sur cette ligne, elle avait promis de consulter les maires avant d’engager les grands chantiers, et le projet imposait des mois de circulation perturbée sur un axe nord-sud majeur, dans une agglomération où la moitié des habitants vivent hors de Lyon et y travaillent chaque jour. Une alternance sert précisément à ça.
Sauf que ce projet figurait à l’agenda lyonnais depuis des décennies. Les écologistes l’avaient relancé en 2022 avec une concertation et une équipe d’urbanistes. Et il meurt par communiqué un jeudi de juillet, sans que la Ville en soit prévenue. Un étudiant en microbiologie a lancé une pétition pour le sauver. Quatre ans d’études publiques auront donc trouvé leur seul contre-pouvoir immédiat chez un étudiant muni d’un formulaire en ligne.
Michael Bauer et ses collègues, qui ont formalisé l’étude du démantèlement des politiques publiques, distinguent quatre façons de défaire ce qui a été fait : l’abandon silencieux, le déplacement vers une autre arène, l’action symbolique et la suppression frontale. Sarselli a choisi la quatrième, la seule qui s’assume devant les électeurs. C’est aussi celle qui oblige à proposer autre chose. Sur ces trois hectares, elle n’a encore rien annoncé. Supprimer était son droit ; proposer est désormais son obligation, car trois hectares en bord de fleuve ne peuvent pas rester, par défaut, une voie rapide que plus personne ne revendique.
Trois climatiseurs à Vienne
La Région a choisi la troisième façon. Dix millions d’euros annoncés le 2 juillet, dont un million et demi pour environ mille cinq cents climatiseurs mobiles, et la presse convoquée le 16 juillet à l’hôpital de Vienne pour la livraison de trois appareils.
Deux choses plaident en sa faveur, et on les entend peu. Les urgences hospitalières ont tenu de justesse pendant les vagues de chaleur, l’hôpital ne relève pas de la Région, et elle a préféré dépenser hors de son champ plutôt que de renvoyer chacun vers l’État. Un climatiseur livré cette semaine rafraîchit une salle d’attente cette semaine. Une rénovation thermique décidée aujourd’hui rafraîchira un lycée en 2031.
Le reste tient moins bien. Les internautes ont fait le calcul avant les élus : mille euros l’unité, quand le même appareil se trouve entre trois et quatre cents euros dans le commerce. Les cartons portaient la mention « Fabriqués en République Populaire de Chine », sous les autocollants de la Région apposés sur l’emballage comme sur l’appareil. Le déplacement, la presse conviée, les autocollants : tout dans la mise en scène pèse plus lourd que les trois appareils eux-mêmes. Il fallait sans doute une région que les réseaux sociaux ont rebaptisée République populaire d’Auvergne-Rhône-Alpes, à force de croiser son logo bleu et blanc sur les gares, les lycées, les bus et jusque sur les boîtes d’œufs, pour aller chercher ses climatiseurs dans la vraie. Laurent Wauquiez avait repris le mème sur son propre compte TikTok l’été dernier.
Reste à expliquer le prix.
La Région parle d’une polémique artificielle et invoque une pénurie — c’est peut-être exact, et ça laisse la question du prix entière. L’opposition régionale a trouvé la formule qui restera : on ne climatise pas dix ans d’inaction. Ces mêmes élus alertent depuis une mission d’information de 2023 sur des lycées qui sont des bouilloires l’été et des passoires l’hiver. Personne ne convoque la presse pour un chantier d’isolation qui commence en octobre et s’achève trois ans plus tard.
Le calendrier des écologistes
Faire des écologistes les victimes de l’histoire leur rendrait un mauvais service.
Le politiste Alan Jacobs décrit un mécanisme qu’il nomme la rétroaction auto-destructrice : certaines politiques publiques fabriquent elles-mêmes les conditions de leur abandon, quand elles imposent des pertes immédiates et concrètes à des groupes mobilisés en échange de bénéfices lointains et diffus. Rive Droite coche toutes les cases. Des embouteillages tout de suite, de l’ombre dans vingt ans. Et les travaux étaient programmés en toute fin de mandat, laissant au successeur l’intégralité du coût politique et rien du bénéfice. Les écologistes ont d’ailleurs perdu la Métropole en partie sur leurs propres calculs d’alliance. On ne bâtit pas une politique de long terme sur un calendrier de court terme.
Le mandat, la voirie et la santé
Grégory Doucet affirme que la Métropole sacrifie la santé des Grands Lyonnais. La formule est forte. Rive Droite pesait environ trois hectares. La Ville en revendique près de quatorze depuis 2020, avec deux cent soixante opérations de plantation, des cours nature dans une quarantaine d’écoles et autant de crèches, et un plan nature de cent quarante et un millions d’euros. Doucet a passé six ans à expliquer que la Ville pouvait agir seule sur son propre domaine. Il avait raison, et ça reste vrai cette semaine.
Il n’a pas la voirie. Et la voirie, c’est ce qui fait de l’ombre là où les gens marchent. Il porte une responsabilité sanitaire sur une ville dont il ne commande pas les rues. Sarah Kehler et ses coauteurs décrivent cette configuration dans une revue d’analyse des politiques environnementales : ceux qui ont mandat de planifier l’adaptation détiennent rarement l’autorité d’agir, et l’écart se comble par des mesures visibles et réversibles. Le climatiseur mobile en est la définition.
Depuis trois jours, personne ne discute vraiment. Chacun mobilise une grammaire. "Sans dogmatisme" d’un côté, l’accusation de sacrifier la santé des habitants de l’autre. Une équipe suédoise conduite par Nora Förell a montré, à propos du détricotage climatique en Suède, comment ces registres servent moins à convaincre qu’à rendre l’opposition inconfortable, en brouillant les termes jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de débat possible. Nous y sommes.
Quand l’IA scissionne les Renaud Payre
À la Métropole, l’un des principaux opposants à l’abandon s’appelle Renaud Payre. Il mène deux vies et les assume toutes les deux. Universitaire, ancien directeur de Sciences Po Lyon, il travaille depuis un quart de siècle sur le gouvernement des villes et les temporalités du politique. Élu, il a été six ans vice-président de la Métropole chargé du logement, avec la rénovation thermique dans son portefeuille, et il copréside aujourd’hui le premier groupe d’opposition. Les deux vies se nourrissent l’une l’autre, et c’est même ce qui fait l’intérêt du personnage.
Le 23 juillet, jour où la Métropole enterrait Rive Droite, il publiait sur sa newsletter Substack un plaidoyer pour l’investissement public de long terme. Il y relisait Polanyi et l’esprit de la Libération, et prévenait que "le court-termisme, les mesures correctives a posteriori ne suffisent plus". Le texte ne parlait pas des quais. Il parlait de ce qui leur est arrivé.
Un détail encore. En vérifiant ce parcours, je suis tombé sur une notice bibliographique produite par une intelligence artificielle. Elle expliquait posément que le chercheur Renaud Payre et l’élu Renaud Payre sont deux personnes distinctes, sans rapport l’une avec l’autre. Ce qu’un homme tient ensemble depuis vingt ans, la machine l’a coupé en deux fiches. Elle range le savoir d’un côté et l’action de l’autre, exactement comme nos institutions. Devant deux vies complémentaires, elle a préféré croire à l’homonymie. Elle n’a rien inventé. Elle a appris quelque part.
Ce que font les Danois
Les remèdes existent. Dans Climate Policy, une comparaison entre le Royaume-Uni et le Danemark décrit deux voies vers l’engagement crédible : une loi qui confie les objectifs à une instance indépendante des cycles électoraux, ou des accords pluriannuels négociés entre partis, qui survivent aux alternances parce que tout le monde les a signés. Les Danois pratiquent la seconde depuis une quinzaine d’années. À l’échelle métropolitaine française, on ne fait ni l’une ni l’autre. Rien n’oblige une majorité à honorer les engagements longs de la précédente, rien ne l’incite à en prendre.
En 2026, à Lyon, on aura livré des climatiseurs et annulé des arbres. Les deux décisions se défendent, et c’est bien le problème. Le climatiseur sera encore là dans cinq ans, rangé dans un placard de l’hôpital de Vienne. Le platane, lui, aurait commencé à faire de l’ombre vers 2045.
On a choisi, et c’était le droit des électeurs. Il reste qu’on n’a rien construit qui empêche de choisir à nouveau, dans l’autre sens, en 2032.
Retrouvez tous les billets de Romain Blachier sur son site
Etre contre le projet des écolos ce n'est pas contre la modification du secteur des quais, apparemment c'est la méthode et l'approche qui posaient problème. La méthode qui sous le mandat des Verts a fait de Lyon la ville la plus embouteillée de France.
Signaler RépondreSauf erreur il y a déjà des platanes tout le long de la rive droite. Qui n’a rien d’une voie rapide d’ailleurs.
Signaler RépondreLe projet rive droite a été abandonné car comme d’habitude les écologistes ne proposaient aucune alternative crédible pour les flux. C’est bien de penser à l’été, il faut penser aux 10 autres mois de l’année, aux magasins de la presqu’ile qui ferment et aux bouchons désormais généralisés
D’autant que ce projet ne change RIEN à la canicule, c’est un raccourci trop fréquent entre arbres et chaleur.
La canicule qui arrive est liée à une remontée d’air brulant venant d’Afrique et d’Espagne, et va couvrir toute la France. 100 arbres font ils la différence ? Quelle étude d’impact a été faite à ce sujet ?
Le "bois" de la part dieu n’est il pas lui aussi une opération de com bien dérisoire avec ces 10 arbres éparpillés sur une place très minérale.
Bref, je rrouve que nous avons assez subi les élucubrations des écologistes et suis ravi de voir Doucet gesticuler vainement. Vous parlez de coconstruire un projet avec les alternances politiques, mais voyons ce que l’audit de la métropole dira des finances publiques laissées par la précédente majorité ecolo
Je ne comprends toujours pas comment on peut être contre ce projet Rive Droite... Que l'on soit "ecolo" ou non,
Signaler Répondre