Sur le moment, cela pouvait ressembler à une boutade de vieux boxeur revenu de tous les rings, l’une de ces phrases que prononcent les hommes ayant vécu plusieurs existences et qui ne prennent même plus la peine d’expliquer leurs cicatrices. Aujourd’hui, cela ressemble surtout à l’avertissement d’un homme qui connaissait déjà la fin du film.
Il existe des conseils que l’on écoute distraitement, comme une confidence lancée dans un salon trop éclairé, entre une gougère au comté et un quinquagénaire en Stan Smith racontant, avec la gravité d’un prix Nobel de cardiologie, qu’il a remplacé le café par du kombucha afin de faire baisser sa tension.
On sourit, on trouve la formule excessive, théâtrale, presque trop belle pour être totalement honnête, puis la conversation reprend autour des taux d’intérêt et du prix absurde des appartements parisiens. Quelques années plus tard, la plaisanterie revient en mémoire et prend soudain des allures de prophétie.
Tapie savait que la politique n’était pas toujours un supplément de gloire. Elle pouvait devenir une lessiveuse dans laquelle un destin entre avec ses couleurs, son relief et ses souvenirs, avant d’en ressortir plus terne, plus froissé et infiniment plus vulnérable.
Les partis politiques aiment pourtant beaucoup parler de société civile. L’expression rassure les électeurs, modernise les affiches et permet d’organiser de belles conférences de presse où chacun explique que le temps des appareils serait enfin terminé. On recherche alors des entrepreneurs, des médecins, des universitaires, des artistes, des sportifs et des chefs d’entreprise capables de donner au projet un peu de sérieux, de nouveauté et de lumière.
La photographie est réussie, le PowerPoint est impeccable, le buffet comporte désormais du houmous et des options végétariennes, tandis que le responsable politique le plus ancien de la pièce explique que le mouvement doit se réinventer. Tout le monde approuve, surtout celles et ceux qui n’ont aucune intention de changer quoi que ce soit.
Car les partis aiment la société civile lorsqu’elle leur prête son visage. Ils l’apprécient beaucoup moins lorsqu’elle souhaite conserver sa voix.
Ils veulent sa réussite, mais supportent difficilement son indépendance. Ils convoitent son carnet d’adresses, sa crédibilité, son expérience et sa popularité, mais découvrent avec stupeur qu’une personne ayant dirigé des milliers de salariés, bâti une entreprise ou transformé un club de football ne souhaite pas forcément recevoir chaque matin ses éléments de langage d’un conseiller de vingt-sept ans dont la principale expérience du risque consiste à avoir publié un tweet mal compris.
Jean-Michel Aulas était pourtant destiné à mieux qu’un tract plié en trois, distribué sur un marché du dimanche matin entre une cagette de légumes bio, un stand de fromages de chèvre et un militant expliquant la vraie vie avec l’assurance d’un homme qui n’a jamais dirigé autre chose qu’un groupe WhatsApp.
Aulas, c’est Lyon en mieux habillé, Lyon qui préfère le velours au vacarme, la stratégie à l’incantation et le déjeuner d’affaires au meeting organisé sous des néons fatigués. C’est un costume bien coupé, un café serré après le dessert et cette manière très locale de dire "on verra" lorsque tout est déjà décidé depuis plusieurs semaines.
Avant d’être un nom scandé à Gerland puis à Décines, Jean-Michel Aulas fut un entrepreneur, un véritable entrepreneur, pas l’un de ces consultants LinkedIn qui confondent la vision avec un post inspirant accompagné d’une photographie en col roulé devant une baie vitrée.
Au début des années 1980, il fonde Cegid et comprend avant beaucoup d’autres que l’économie de demain se jouera également dans les logiciels, les données et les systèmes d’information. À l’époque, le mot « logiciel » fait encore moins rêver qu’un débat budgétaire en conseil municipal, mais Aulas possède déjà cette qualité qui distingue les bâtisseurs des commentateurs : il voit ce qui n’existe pas encore.
Lorsqu’il prend la présidence de l’Olympique lyonnais en 1987, le club évolue en deuxième division, porte ses dettes et demeure très loin de la puissance sportive, économique et affective qu’il deviendra. Aulas ne reçoit pas un empire en héritage, il le construit avec de la patience, des calculs, des intuitions, des échecs corrigés et cette obstination des hommes qui ne confondent jamais la durée avec l’attente.
Sept titres de champion de France consécutifs, une présence européenne durable, un centre de formation d’où sortiront notamment Karim Benzema, Alexandre Lacazette et Corentin Tolisso, un stade de près de soixante mille places et une équipe féminine devenue l’une des plus grandes dynasties du football européen.
Avec les féminines de l’OL, il a remporté des Ligues des champions à une époque où beaucoup de dirigeants découvraient encore leur existence entre deux discours obligatoires sur l’égalité.
Il y eut Gerland, puis Décines, Juninho et ses coups francs qui semblaient contourner les lois de la physique, Coupet défiant la pesanteur, Cris, Govou, Essien, Malouda, Diarra, Sonny Anderson et toute une mémoire collective que les Lyonnais conservent comme une photographie ancienne glissée dans leur portefeuille.
Des enfants ont grandi avec cette idée délicieusement fausse que Lyon avait naturellement vocation à dominer la France. Le football les avait habitués au bonheur avec une telle régularité qu’ils avaient fini par le considérer comme un service public. Dans les tribunes, les pubs et les rues de l’Hexagone comme d’Europe, on chantait « Qui ne saute pas n’est pas Lyonnais » avec cette ferveur particulière des villes qui découvrent qu’elles peuvent enfin être fières sans avoir à s’en excuser.
Aulas n’a pas seulement gagné des titres. Il a donné à Lyon une confiance que la ville ne s’accordait pas toujours à elle-même, une manière de relever la tête, de regarder Paris sans complexe et de croire qu’un dimanche soir pouvait changer l’humeur d’une semaine entière.
Derrière le dirigeant, le négociateur, le communicant infatigable et l’homme que rien ne semblait pouvoir surprendre, il y avait quelqu’un qui avait consacré une grande partie de sa vie à une institution, à une ville et à des supporters dont il connaissait les colères, les excès, les attentes et les blessures.
Aulas aimait l’Olympique lyonnais avec la nervosité d’un père qui sait que son enfant peut être ingrat, injuste et parfois cruel, mais qui continuera malgré tout à regarder le match jusqu’au bout.
Bernard Tapie avait offert à Marseille une aventure comparable, mais plus brutale, plus fulgurante et plus volcanique.
Tapie, c’était l’enfant de la France populaire devenu ogre médiatique, le vendeur de télévisions, le chanteur, l’acteur, le patron, le ministre et le président de club. Il parlait comme s’il avait avalé un mégaphone et pouvait défendre une entreprise en difficulté avec la même énergie qu’un refrain de variété ou qu’un débat face à Jean-Marie Le Pen.
Avant l’Olympique de Marseille, il y eut Wonder, Look, Terraillon, Testut et La Vie Claire, des entreprises qu’il regardait comme des boxeurs blessés qu’il suffisait de remettre debout entre deux rounds.
Avec La Vie Claire, il investit le cyclisme et place Bernard Hinault et Greg LeMond au centre d’une épopée sportive et commerciale. Même les maillots semblaient dessinés pour faire croire que le capitalisme avait découvert Mondrian.
Tapie avait compris qu’il ne suffisait pas de gagner. Il fallait donner à la victoire une silhouette, une voix et une histoire, car un succès silencieux finit toujours par appartenir aux comptables, tandis qu’une victoire racontée devient un souvenir collectif.
Puis vint Adidas, ce mythe à trois bandes fait de stades, de vestiaires, de mondialisation et de revanche sociale. Tapie voulait tout, et son génie comme sa tragédie tenaient peut-être dans cette incapacité à se contenter de ce que les autres jugeaient raisonnable.
Il incarnait la France des années 1980, celle qui souhaitait réussir en roulant vite, en parlant fort et en embrassant les foules comme on monte sur un ring. Aulas représentait davantage celle des années 2000, armée d’un business plan, d’un tableau Excel parfaitement tenu et d’une table réservée dans un bon restaurant lyonnais.
L’un avait le Vélodrome, l’autre Gerland puis Décines. Tapie semblait sortir d’un roman de Balzac réécrit par Canal+, tandis qu’Aulas paraissait venir d’un comité stratégique où l’on parlait d’avenir avec autant d’optimisme que de méthode.
Tapie a offert à Marseille une Ligue des champions que l’OM ressort depuis plus de trente ans comme une médaille militaire, une relique familiale ou une photographie jaunie que l’on pose sur la table dès que quelqu’un a le malheur de parler football.
Aulas a offert à Lyon une domination plus calme, presque froide dans sa maîtrise, mais brûlante dans les mémoires. Il n’a pas seulement empilé des titres, il a donné à une ville des soirs de lumière, des chants dans la nuit et cette fierté douce de se croire invincible ensemble.
Deux hommes d’affaires, deux présidents de clubs devenus des légendes dans leur ville, deux personnalités qui croyaient suffisamment au capitalisme pour vouloir gagner et assez au peuple pour espérer être aimées.
Tapie parlait aux ouvriers comme aux vedettes. Aulas s’adressait aux investisseurs comme aux supporters. Tous deux avaient compris qu’une réussite ne survit vraiment que lorsqu’elle devient romanesque.
Mais la France entretient avec ceux qui réussissent une relation étrangement névrotique. Elle les admire lorsqu’ils montent, les célèbre lorsqu’ils gagnent, puis commence à les soupçonner dès qu’ils durent trop longtemps.
Chez nous, la réussite doit toujours présenter des excuses. On pardonne plus facilement l’échec sympathique que le succès prolongé, car l’homme qui échoue reste humain tandis que celui qui gagne plusieurs fois devient suspect. Il doit certainement avoir triché, bénéficié d’un réseau, écrasé quelqu’un ou caché une faute suffisamment grave pour justifier sa réussite.
La France aime les entrepreneurs morts, les écrivains maudits et les champions retraités. Vivants, actifs et encore ambitieux, ils dérangent.
Tapie et Aulas avaient donc déjà trop réussi pour que le monde politique puisse les accueillir sans inquiétude. Celui qui a bâti une entreprise, transformé un club et rempli un stade n’entre pas dans la vie publique avec la même dépendance qu’un professionnel des appareils. Il possède un nom, une œuvre, une histoire et une relation directe avec le public.
Les partis veulent alors le nom, mais redoutent l’homme.
Tapie l’a appris avant Aulas. Député, ministre de la Ville puis député européen, il incarnait une gauche populaire, spectaculaire, hostile au Front national, antibourgeoise dans le verbe et fascinée par les signes extérieurs de réussite.
Mais la politique supporte mal les hommes qui dépassent la hauteur de ses couloirs. Elle les attire, les applaudit, les utilise, puis observe leur chute avec la compassion parfaitement jouée de ceux qui avaient réservé leur place au premier rang.
La suite fut judiciaire, médiatique et interminable, mêlant VA-OM, Adidas, les procédures, les condamnations, les arbitrages, les procès et les interviews durant lesquelles Tapie continuait à parler comme s’il pouvait encore renverser le match dans les dernières minutes.
Son conseil à Aulas possédait donc la valeur particulière des avertissements écrits avec des cicatrices.
Jean-Michel Aulas appartenait déjà à l’histoire lyonnaise. Il pouvait demeurer au-dessus de la mêlée, parler d’économie, de sécurité, de football et d’attractivité, tout en conservant la stature des hommes qui ont fait quelque chose avant de vouloir dire quelque chose.
En entrant dans la vie politique, il accepte de soumettre sa légende aux règles d’un terrain plus ingrat, plus mouvant et souvent plus injuste. Les grandes trajectoires y sont réduites à des affiches, des alliances, des équipes de circonstance et des adversaires qui n’attendent jamais le coup de sifflet final pour tacler.
Les partis admirent ceux qui ont réussi dans la société civile comme on admire une voiture de collection, à condition qu’ils ne prennent pas eux-mêmes le volant.
Car un homme qui a tout réussi représente une menace. Il rend visibles les insuffisances des autres, rappelle qu’il existe une vie avant la politique, un travail en dehors des cabinets et une légitimité qui ne dépend pas d’une investiture.
Dans un pays moins jaloux de ceux qui réussissent, des hommes comme Tapie ou Aulas pourraient mettre leur expérience au service de la collectivité sans que leur réussite passée devienne une circonstance aggravante.
En France, on les invite à rejoindre la vie publique, puis on s’étonne qu’ils n’y entrent pas à genoux. On utilise leur nom pour ouvrir les portes avant de chercher le meilleur moment pour les refermer derrière eux.
Voulons-nous réellement que les femmes et les hommes qui ont entrepris, créé et gagné entrent dans la vie publique avec leur expérience, leur indépendance et leur liberté, ou souhaitons-nous seulement utiliser leur réussite avant de les ramener à l’ordre des appareils ?
Acceptons-nous qu’une personnalité venue de la société civile soit plus libre, plus populaire et parfois plus brillante que ceux qui ont consacré leur existence à la politique, ou préférons-nous conserver un système qui sélectionne moins les meilleurs que ceux qui savent attendre leur tour sans faire trop d’ombre au voisin ?
Bernard Tapie avait gagné la Ligue des champions avant de découvrir que l’on pouvait perdre bien davantage qu’un match.
Jean-Michel Aulas, lui, avait déjà gagné Lyon.
Peut-être aurait-il dû rester dans la mémoire d’une ville plutôt que de s’aventurer dans un monde où l’on pardonne plus facilement aux hommes de n’avoir jamais rien bâti que d’avoir construit trop grand.
Joris Hadj
Enseignant à l'université
Aulas et Tapie sont les symptômes de la dérive néolibérale qui veut que l'économie prenne le pas sur le politique. On ne gère pas une collectivité territoriale ou un pays comme une entreprise ou un club de foot. Les réussites mises en avant sur ces secteurs sont symptomatiques de l'intoxication intellectuelle qui inonde notre monde.
Signaler RépondreRésultats: la santé, l'éducation, la justice, les transports et l'ensemble des services publics sont mis en coupe réglée et en concurrence dans le système européen avec obligation de rendement.
Et au final on a des milliers de plaintes qui s'empilent dans les tribunaux, des vieillards qui meurent dans la canicule, des enfants qui ne savent plus lire ni écrire correctement, des trains régionaux qui tombent en panne au milieu de la campagne, des policiers qui vident l'océan du narcotrafic à la petite cuillère ...
Continuons comme ça et la fin sera rapide.
" ... on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant: la société civile la société civile la société civile ! Mais ça n'aboutit à rien et ça ne signifie rien ! "
Bernard Tapie est une marionnette de Mitterrand qui n'a jamais eu réellement de substance.
Signaler RépondreUn pur produit marketing, qui lui a bien servi pour faire des millions grâce à ses amis socialistes qui lui ouvraient les portes des banques (dont le Crédit Lyonnais).
Il a été le chouchou des socialistes alors qu'il a été un des charognards du capitalisme ... racheter des boites qui vont mal, bricoler un peu, puis les revendre à la découpe. Le capitalisme "charognard" par excellence. C'est beau non le socialisme ?
Aulas? tout le monde savait que c'était un "Homme de Paille" pour cacher l'armée d'opportunistes qui se tenaient derrière lui. Elections passées, il a été mis de côté puis ils se sont répartis les postes entre eux en bon copain car ils sont tous copains car on a en réalité 1 seul parti le parti des opportunistes qui regroupe le centre et les LR.