Chère vous,
Je ne sais rien de votre vie d’avant, de vos amis, de vos habitudes, de ce que vous aviez prévu pour cet été.
Je sais seulement qu’une jeune femme ne devrait jamais avoir à traverser ce que vous dites avoir traversé.
Jamais.
Il y a des histoires devant lesquelles les grands discours deviennent assez dérisoires. La vôtre en est une.
Depuis le mois de mai, beaucoup de gens parlent. De politique et de responsabilités. De ceux qui savaient, de ceux qui ne savaient pas. De ce que cette affaire pourrait provoquer ici ou là.
Mais qui pense réellement à vous ?
À vous et à ce temps suspendu dans lequel vous êtes enfermée malgré vous.
Je me demande à quoi ressemble un été lorsqu’on a vingt ans et qu’on attend.
Parce qu’à vingt ans, l’été n’est pas une saison comme les autres. C’est une promesse un peu surexposée, comme une photo prise trop vite sur un téléphone. C’est un roman sans intrigue, ou plutôt avec une intrigue minuscule : survivre à la chaleur, aux nuits trop courtes, aux lendemains flous. C’est Lyon en juillet quand il se vide et Marseille en août quand tout le monde s’y entasse, comme si la mer pouvait réparer quelque chose.
Ce sont les stories Instagram qui se ressemblent toutes : verres de spritz orange fluo, pieds dans le sable, couchers de soleil filtrés à l’excès, captions du type « la vie est belle » écrites entre deux gueules de bois.
Ce sont les soirées qui commencent à 19 heures et finissent à 6 heures du matin, sans qu’on sache très bien ce qui s’est passé entre les deux.
Ce sont les discussions interminables sur des terrasses collantes, où l’on refait le monde en étant persuadé que, cette fois, vraiment, on a trouvé la solution.
Ce sont les lectures qu’on s’invente pour se donner une allure. Un Houellebecq qu’on abandonne à la page 37. Un Annie Ernaux qu’on lit en diagonale en se disant qu’on comprend tout, alors qu’on ne comprend que soi. Un livre de plage acheté à la gare, avec une couverture trop blanche pour être honnête.
Ce sont les corps qui s’exposent sans trop réfléchir, les amours qui commencent comme des blagues et finissent parfois comme des cicatrices.
C’est cette illusion très moderne que tout est léger, même ce qui ne l’est pas.
Et j’imagine que, pour vous, cet été-là a été arraché.
Pas remplacé. Arraché.
Comme si quelqu’un avait tiré sur la pellicule au milieu du film. Parce que pendant que le monde continue de s’agiter dans sa légèreté estivale, les festivals, les playlists Spotify « Summer 2026 », les départs en train de nuit, les corps bronzés qui se croient immortels, il y a des existences qui, elles, restent immobiles.
Et cette immobilité-là n’a rien de paisible. Elle ressemble plutôt à une chambre trop silencieuse à 3 heures du matin. Les jours passent pour tout le monde. Mais ils n’ont pas la même texture. Pour certains, ils glissent. Pour d’autres, ils collent.
Je ne veux surtout pas prétendre savoir ce que vous ressentez. Je n’en sais rien. Et peut-être que personne ne peut vraiment le savoir à votre place. Mais je voulais simplement vous dire ceci : je pense à vous.
Pas à l’affaire. Pas aux commentaires. Pas aux stratégies, ni aux polémiques, ni à ce bruit continu qui finit par tout recouvrir, comme une musique trop forte dans un bar où l’on ne s’entend plus penser.
À vous.
À cette jeune femme de vingt ans à qui l’on a volé, au moins pour un temps, la possibilité d’un été banal. Et je trouve cela d’une tristesse presque indécente. Parce qu’à vingt ans, on devrait être ailleurs.
On devrait être dans ces nuits où l’on ne se pose pas de questions, ou alors seulement des questions inutiles : on va où après ? On prend quoi à boire ? On rentre ensemble ou pas ?
On devrait lire des livres qu’on ne finit pas, écouter des morceaux en boucle jusqu’à les détester, tomber amoureux trop vite et s’en remettre trop lentement.
On ne devrait pas apprendre si tôt le poids de l’attente. Attendre que la justice avance. Attendre que les mots soient entendus. Attendre que le temps fasse son travail. Ce temps qui, parfois, ressemble moins à un remède qu’à une série Netflix qu’on regarde sans vraiment la suivre, juste pour faire passer les heures.
Mai. Juin. Juillet. Août.
Quatre mois qui, sur un calendrier, ressemblent à une parenthèse. Mais qui, dans une vie, peuvent devenir une saison entière de silence intérieur.
Et pendant ce temps-là, il faut continuer. Répondre aux messages. Dire « ça va » quand ce n’est pas une question. Aller boire un café avec des gens qui ne savent pas quoi dire mais qui essaient quand même. Regarder les autres vivre leur été comme si de rien n’était.
Je ne sais pas comment on fait. Je sais seulement que tout cela demande une forme d’endurance que personne ne devrait avoir à inventer si tôt.
Alors je ne vous dirai pas d’être forte. C’est une phrase paresseuse. Presque violente, parfois. Comme si la douleur devait obligatoirement produire une version améliorée de soi-même.
Vous avez le droit d’être fatiguée. Le droit d’être en colère. Le droit de ne pas répondre. Le droit de rester au lit toute une journée à regarder le plafond ou des séries absurdes. Le droit de lire ou de ne pas lire. De sortir ou de ne pas sortir. De rire sans prévenir. Ou de ne pas rire du tout.
Vous avez le droit d’être simplement vivante, dans toute la complexité que cela implique. Et c’est déjà immense.
Il y a quelque chose que nous oublions trop souvent, nous qui regardons ces histoires de loin, entre deux notifications.
Derrière les mots, derrière les procédures, derrière les débats, il y a des vies. Des vies qui ne demandent pas à devenir des symboles. Des vies qui ne veulent pas être des sujets de conversation. Des vies qui voudraient juste continuer.
Et peut-être que notre responsabilité collective commence là. Dans cette capacité à ne pas tout transformer immédiatement en récit. À laisser du temps. À laisser du silence. À ne pas remplir trop vite les blancs avec nos opinions.
Les débats viendront. Les responsabilités devront être établies. Les institutions devront répondre. Mais pas au prix de l’effacement de celles et ceux qui vivent tout cela de l’intérieur.
Aujourd’hui, à quelques semaines de la fin de cet été qui, pour vous, n’a sans doute rien d’un été, je voulais simplement vous écrire.
Sans vous connaître. Sans vous nommer. Sans rien attendre.
Juste pour dire qu’il existe, quelque part, des regards qui ne consomment pas votre histoire. Qui ne la transforment pas en contenu. Qui ne la commentent pas comme on commenterait un match.
Des regards qui pensent simplement à la personne que vous êtes. Et pas à ce que le monde en fait.
Alors, très modestement, je vous adresse tout mon soutien.
La première à s'en branler des victimes, c'est la pseudo justice...
Signaler RépondreJ'ai rien compris
Signaler RépondreDixit le défenseur de la trottinette électrique, vecteur de destruction de vies humaines massif.
Signaler Répondre