Réunir dans une même colère un conducteur de SUV, une militante écologiste, une retraitée avec son cabas Biocoop et un adolescent écoutant Jul dans ses AirPods représente déjà une forme de dépassement des clivages.
Même Jean Jaurès aurait probablement demandé quelques secondes supplémentaires avant de défendre un utilisateur roulant à trente kilomètres à l’heure sur un trottoir.
Elle ressemble à notre époque, pressée, pliable, connectée et légèrement anxieuse. Elle veut gagner dix minutes, préserver la planète et arriver avant que son iPhone ne tombe à trois pour cent de batterie.
Baudelaire inventait autrefois le flâneur parisien. Nous avons inventé le flâneur sous pression, casque sur la tête, café Voisin dans la main gauche, notification Teams dans la poche et rendez-vous commencé depuis quatre minutes.
La trottinette demeure pourtant détestée partout. Sur la route, les automobilistes lui reprochent d’exister. Sur les trottoirs, les piétons la considèrent comme une agression personnelle. Dans le métro, les voyageurs la regardent comme si elle occupait l’espace de trois valises et deux poussettes.
Même au travail, elle ne trouve aucun refuge. Les collègues se cognent contre son guidon et la déplacent avec cette délicatesse particulière que nous réservons aux objets dont nous espérons secrètement la disparition.
Elle reste probablement le seul moyen de déplacement capable d’être détesté lorsqu’il avance, lorsqu’il s’arrête et lorsqu’il ne fait absolument rien.
Je dois pourtant procéder ici à une confession publique. Tout comme Pierre Oliver, vice-président de la Métropole de Lyon à la voirie, circulations intelligentes et fluidité du trafic, je me déplace quotidiennement en trottinette électrique.
Cela lui vaut quelques parodies sur la page L’Écho des Traboules. Quant à moi, il m’arrive d’être confondu avec lui et d’entendre, dans mon dos, un "Salut Pierre !", parce que je circule moi aussi en costume-cravate et à trottinette dans le 2e arrondissement de Lyon.
Elle me permet de traverser Lyon sans transformer chaque déplacement professionnel en expédition administrative. Je viens notamment ainsi chez LyonMag, où je sollicite régulièrement Alexis afin qu’il m’ouvre le garage à trottinettes. Afin de rassurer ma compagne, je porte un casque. Il ne protège pas totalement contre le ridicule, mais il protège correctement le crâne, ce qui demeure objectivement plus important. Il donne parfois l’impression que je vais participer aux Jeux olympiques de bobsleigh alors que je souhaite seulement arriver à l’heure sur le plateau de Lyon Politiques pour évoquer le piètre niveau de Roman Abreu en communication.
La trottinette possède cette cruauté stylistique particulière. Elle permet d’aller vite, mais interdit presque toute élégance. Personne ne ressemble vraiment à Timothée Chalamet sur une trottinette électrique. Même Ryan Gosling finirait par avoir l’air d’un consultant en IA avant une visioconférence sur le management horizontal. Julien Doré pourrait éventuellement sauver l’ensemble avec une veste à paillettes, des lunettes teintées et ses chiens installés dans un panier. Pour le reste de l’humanité, le résultat demeure incertain.
Il devient nécessaire de défendre sérieusement la trottinette électrique.
Je ne parle évidemment pas de celle que certains abandonnent au milieu du trottoir comme une installation d’art contemporain. Je ne parle pas davantage de celle que deux adolescents conduisent ensemble, téléphone à la main, écouteurs dans les oreilles et rapport au Code de la route assez proche de l’expressionnisme abstrait.
Je parle simplement de la trottinette correctement utilisée. Celle qui se plie, se range facilement et réclame infiniment moins d’espace qu’une voiture transportant une seule personne. Dans une ville dense, elle constitue un outil remarquablement efficace.
Elle ne remplacera jamais tous les autres moyens de transport. Elle répond pourtant très correctement aux trajets courts, aux correspondances compliquées et aux horaires insuffisamment desservis. Elle permet à l’automobiliste de ne pas avoir une voiture de plus devant lui. Elle permet également d’échapper à vingt minutes d’attente sous la pluie devant un panneau annonçant que le prochain bus arrivera dans deux minutes depuis déjà un quart d’heure.
Elle offre surtout une liberté réelle à ceux qui ne souhaitent pas investir plusieurs milliers d’euros dans un vélo électrique équipé comme une expédition polaire sponsorisée par Patagonia.
La trottinette ne représente plus seulement un gadget de startuppeur revenu de Lisbonne avec une passion nouvelle pour le matcha et la cryptomonnaie.
Elle n’est plus uniquement l’accessoire d’un jeune cadre vivant chez Livalia Coliving, expliquant que posséder un appartement constitue une conception dépassée de l’existence tout en vérifiant le cours du bitcoin. Elle est devenue un véritable moyen de transport urbain.
La nouvelle majorité métropolitaine a récemment présenté à Oullins-Pierre-Bénite sa feuille de route consacrée aux mobilités. Son ambition principale consiste à sortir, selon elle, de la confrontation permanente entre les usages.
Les habitants ne se déplacent pourtant pas pour défendre une doctrine philosophique. Ils cherchent à rejoindre leur travail, déposer leurs enfants, effectuer une livraison, honorer un rendez-vous médical ou rentrer chez eux avant la fermeture de Monoprix.
La voiture reste indispensable pour de nombreuses personnes. Les artisans, le personnel soignant, les familles nombreuses, les personnes âgées, les personnes porteuses de handicap et les habitants insuffisamment desservis ne peuvent pas toujours choisir une autre solution.
Mais lorsque certains trajets peuvent être réalisés à pied, à vélo, en transports en commun ou en trottinette, il paraît raisonnable d’encourager ces possibilités.
Chaque trajet effectué autrement libère un peu d’espace pour ceux qui doivent réellement utiliser leur voiture.
La trottinette n’est donc pas l’ennemie de l’automobiliste. Elle peut même devenir son alliée la plus discrète. Une trottinette supplémentaire représente parfois une voiture absente du bouchon, une place de stationnement disponible et un peu moins de bruit dans la rue.
Cette évidence devient encore plus frappante pendant la période de canicule que nous traversons. Lorsque Lyon suffoque sous une chaleur qui transforme la place des Terreaux en plaque de cuisson et les quais du Rhône en décor de film dystopique, encourager les mobilités les moins polluantes ne relève plus seulement d’une préférence.
Cela devient une réponse concrète, même modeste, au réchauffement climatique.
La trottinette ne rafraîchira évidemment pas Lyon toute seule. Elle ne transformera pas immédiatement le bitume en forêt urbaine, mais chaque trajet court réalisé sans voiture thermique limite un peu les émissions produites par nos déplacements quotidiens.
Le dérèglement climatique ne sera pas réglé par quelques trottinettes et trois gourdes en inox. Il ne le sera pas davantage si chacun attend que les autres commencent.
La canicule possède au moins une vertu pédagogique. Elle transforme les rapports scientifiques en expérience physique. Le réchauffement climatique devient des nuits sans sommeil, un appartement à trente degrés et un trajet dans un métro où chacun découvre les limites réelles de la fraternité humaine.
Parmi les annonces métropolitaines sur les mobilités durant une conférence de presse à Oullins-Pierre-Bénite il y a deux semaines, la création de la plateforme baptisée "Ça bloque ? On agit !". Les habitants peuvent y signaler un feu mal réglé, un carrefour dangereux ou un aménagement dont la logique semble avoir été imaginée sur PowerPoint par quelqu’un qui ne l’empruntera probablement jamais.
La formule « Ça bloque ? On agit ! » contient déjà sa propre obligation de résultat. Il faudra simplement empêcher le point d’interrogation de dévorer le point d’exclamation.
Pendant cette même conférence de presse, Jérôme Moroge a annoncé que la Grande Rue d’Oullins-Pierre-Bénite resterait ouverte et conserverait son double sens. Les voitures poursuivront leurs déplacements dans les deux directions. À ce rythme, Jérôme Moroge nous communiquera bientôt les chiffres du Loto après le tirage officiel. Il pourra également nous annoncer en tant que Vice-President de la métropole au sport que le Lyonnais Bradley Barcola va marquer pendant la Coupe du monde 2026, exactement une semaine après la diffusion de son but contre le Sénégal. Bref, en matière d’annonces inutiles, Jérôme Moroge place la barre très haut.
Défendre la trottinette ne signifie pas défendre tous les comportements. La sécurité doit néanmoins rester la priorité collective.
Rouler à pleine vitesse sur un trottoir ne possède rien de tolérable. Cela reste simplement dangereux. Griller un feu rouge ne devient pas écologique parce que l’on transporte un tote bag avec quelques barquettes de fraises de Saint-Genis-Laval et que l’on écoute un podcast sur Marc Bloch.
Mais personne ne réclame l’interdiction générale des voitures après chaque faute commise par un automobiliste. Il serait donc étrange de condamner toute une mobilité en raison de quelques utilisateurs irresponsables.
Je continuerai donc à prendre ma trottinette électrique et à porter mon casque, même s’il ruine toute ambition capillaire après quelques minutes de trajet.
La trottinette électrique mérite-t-elle vraiment sa médaille d’or du mode de déplacement le plus détesté ?
La réponse demeure malheureusement assez probable. Elle mérite pourtant davantage d’être comprise que caricaturée.
Elle ne sauvera pas la planète toute seule. Elle ne remplacera ni la marche, ni le vélo, ni les transports en commun, ni la voiture lorsque celle-ci demeure nécessaire. Elle apporte cependant une réponse pratique, économique et peu encombrante à une partie de nos déplacements quotidiens.
Une ville apaisée sera simplement une ville dans laquelle chacun pourra choisir le moyen de transport adapté à sa vie sans être immédiatement méprisé par celui qui en utilise un autre. Celui qui ne se déplace pas comme nous ne représente pas nécessairement un adversaire.
Il essaie probablement, lui aussi, d’arriver à l’heure.
Joris Hadj
Enseignant à l'université
Et là nous avons un être suffisant en costard qui s'en fout complètement des éclopés ses copains en trottinette ont provoqué. Avec l'IA la pire chose du 21e siècle .
Signaler RépondreCe mec est adepte de ces trotinettes?
Signaler RépondreUn abruti reste un abruti, sur une trottinette, sur un vélo ou au volant d'une voiture.
Signaler RépondreVivement que tu te prennes une trottinette à pleine vitesse tu verras comme c’est cool de ne pas être dans les stats des morts. En prime on t’offrira une belle… voiture de laquelle tu ne pourras plus jamais sortir ! C’est ça la réalité, des blessés, des estropiés, des vies brisées…
Signaler RépondreLa réponse à votre question est simple : OUI !
Signaler RépondreMais 842 000 vélo/trott qui foncent dans la foule, en frôlant, en insultant, en mettant des coups parfois dans les voitures = augmentation stress, nervosité, glycémie, surcharge émotionnelle, risques cardiaques et altercations. Egalement baisse de la patience, élimination des notions de respect d'autrui, de solidarité, de fraternité à coups de doigts d'honneur (loin quand même faut pas abuser sur les risques).
Signaler RépondreTout un bla bla pour ne pas dire une chose : le problème n’est pas la trottinette mais son utilisateur qui, au nom de la mobilité et de l’écologie, peut s’affranchir de toutes les règles, se mettre en danger et mettre en danger les plus vulnérables. Seule une punition digne de ce nom fera changer les comportements. 135€ la première infraction, 500€ la suivante, gav si récidive avec obligation de suivre un stage à la sécurité routière, enfi peine de prison. Aujourd’hui à defaut de punir on encourage. Et on pleure quand il y a des morts.
Signaler RépondreUn truc qui pose problème, c'est qu'encore pas mal de déplacements se font en voiture, sur des distances tout à fait à la portée d'une trottinette ou d'un vélo - et même pas forcement électrique pour ce dernier.
Signaler RépondreVivement la sortie des chiffres définitifs de l'accidentalité de l'Observatoire national interministériel de la sécurité routière pour 2025 pour remettre les points sur les i.
Signaler RépondreEn 2024 :
- 0 piéton a été tué par une trottinette électrique
- 1 piéton a été tué par un cycliste
- Plus de 400 piétons ont été tués par des engins motorisés lourds (voitures, camions, utilitaires, motos)
oui. Pas sûr qu'il y avait besoin de faire un article aussi long sur ça.
Signaler RépondreOn aurait besoin de statistiques accidentogenes pour pouvoir se prononcer sur la trottinette électrique. Il y a certes urgence à limiter la circulation automobile, je ne crois pas que la trottinette électrique soit la solution.
Signaler RépondreJe ne comprends même pas comment on peut encore se poser la question? Il ferait bien mieux de blablater sur d’autres sujet …. et donner si possible des réponses plus pertinentes !!!!
Signaler RépondreDans quelques mois, nous devrions connaître les résultats de l'Enquête Ménages Déplacements effectuées en 2025.
Signaler RépondreOn connaîtra ainsi l'usage actuel des différents modes (l'enquête précédente date d'il y a 11 ans)
Au lieu de marcher quitte à partir un peu avant maintenant on fonce en trott.
Signaler RépondreHé oui car la voiture c'est quand même réservé à des distances que peux font en trottinette. Donc je pense que non, que cela ne remplace pas forcément des voitures.
Quand à l'anarchie qui règne depuis plusieurs années, qu'en dire de plus...
horrible ces 2 roues, je les hais du plus profond de mon cœur! j’ai perdu un proche qui s’est fait faucher par une trottinette 🛴 sur un passage piéton. Donc non! vivement un serial killer des 2 roues ou je ne sait pas! mais supprimer ces merdes….
Signaler RépondreIninteressant .
Signaler RépondreC est comme ça
Un coup cycliste et hop au feu rouge on monte sur le trottoir et on devient piéton, beaucoup de ces engins qui boostent leur mère devraient finir à la fourrière avec des amendes salées à la clef.
Signaler RépondreLa trottinette, par elle-même, pourrait être un bon moyen de déplacement d'autant qu'elles ont leurs couloirs de déplacement (piste cyclable ou voie de bus).
Signaler RépondreLe problème vient de leurs utilisateurs qui ne respectent rien, débouchant de partout, grillant feux et stop.
J'habite un petit immeuble de 17 appartements occupés majoritairement par des jeunes qui se prétendent écolos mais n'ont pas le courage de terminer les derniers mètres à pieds. Notre emplacement poubelles est souvent devenu inaccessible, on se retrouve parfois avec une demi-douzaine de trottinettes stationnées devant.
Prêt à tout pour arriver à l'heure donc on grille les feux rouges et on frôle les piétons qui traversent quand le petit bonhomme est vert...malheureusement c'est le comportement que je constate tous les jours de la part des utilisateurs de trottinettes.
Signaler Répondreinteressant
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