Swatch X Audemars Piguet : le symptôme d’une génération qui ne croit plus au travail

Swatch X Audemars Piguet : le symptôme d’une génération qui ne croit plus au travail

La collaboration entre Swatch et Audemars Piguet a finalement été annulée à Lyon pour des raisons de sécurité.

On croirait une phrase écrite par Michel Houellebecq après trois negronis : “Dans une métropole française, des jeunes adultes affrontèrent la police afin d’obtenir une montre en plastique susceptible de leur rapporter 1600 euros sur StockX.”

Le plus fou, c’est que personne n’est vraiment surpris. Des garçons de 20 à 25 ans dormant cinq nuits devant une boutique comme si Apple sortait un iPhone capable de rendre immortel. Des groupes Telegram surveillés comme des salles de marché à Wall Street. Des jeunes en jogging Palm Angels, Air Max et doudoune sans manche regardant une Swatch comme Gordon Gekko regardait les actions dans Wall Street. “Greed is good”, mais version Deliveroo.

Ce qui est fascinant dans cette histoire, ce n’est même pas la cupidité. Après tout, toutes les générations ont rêvé d’argent facile. Les boomers avaient la Bourse, les années 2000 avaient la téléréalité, aujourd’hui les adulescents ont les “drops”, les sneakers, les cartes Pokémon sous blister et les montres MoonSwatch revendues comme des lingots de la Banque de France.

Non. Ce qui est bouleversant, c’est ce vide immense derrière tout ça.

Parce qu’au fond, ces jeunes ne sont pas paresseux. Une génération paresseuse ne dormirait pas cinq nuits sur du béton place Bellecour avec un sandwich triangle SNCF à 4,90 euros dans le ventre et un chargeur externe branché sur une batterie volée à la Fnac.

Cette jeunesse est prête à souffrir. Mais pour quoi ?

Voilà la vraie question.

Elle est née dans une époque où l’on peut devenir millionnaire en faisant semblant d’être pauvre dans une vidéo “micro-trottoir”. Une époque où des influenceurs crypto donnent des conseils financiers depuis Dubaï entre deux Lamborghini de location. Une époque où un adolescent connaît mieux l’algorithme TikTok que Victor Hugo, mieux le prix d’une Rolex Daytona que celui d’un paquet de pâtes. Et surtout, une époque où tout le monde veut “percer”.

Ce mot est devenu une maladie nationale.

On ne veut beaucoup moins devenir médecin, réalisateur, artisan, écrivain, professeur ou chef cuisinier. On veut “percer”. Le contenu importe moins que la visibilité. La compétence moins que l’audience. La société entière ressemble désormais à une immense audition pour une émission qui mélangerait Loft Story, LinkedIn et Le Loup de Wall Street.

Évidemment, il faut aussi regarder notre propre responsabilité collective dans cette affaire. Pendant le Covid, nous avons mis une génération entière sous cloche numérique. Des diplômes validés sur Zoom comme des commandes Uber Eats. Des partiels réalisés en jogging sous la couette. Une époque étrange où certains ont obtenu des licences universitaires avec la même implication qu’on regarde une série Netflix un dimanche soir.

Puis l’État a ouvert les vannes. Aides, primes, alternances subventionnées. Mais à force nous avons parfois supprimé la notion même de l’effort, de patience ou de frustration constructive. Or tout ce qui a de la valeur dans une vie exige précisément cela.

Un musicien répète jusqu’à se détester lui-même. Un sportif s’entraîne pendant que les autres sortent boire des Spritz quai Saint-Antoine. Un étudiant sérieux lit pendant que TikTok lui explique que “l’école est une arnaque”. Un artisan recommence le même geste mille fois. Même les rappeurs que cette génération admire comme Jul, SCH ou Gazo, ont travaillé comme des damnés avant les streams Spotify et les Zeniths pleins.

Le problème, c’est qu’on montre désormais davantage les résultats que les sacrifices. Instagram est devenu un gigantesque musée des conséquences sans exposition des causes.

Alors forcément, attendre cinq jours pour gagner 1500 euros semble plus rationnel que construire lentement quelque chose dans un monde où un influenceur gagne un SMIC avec une vidéo intitulée “Ma morning routine à Bali”.

Mais il faut quand même oser dire les choses. Une société ne peut pas tenir longtemps si sa jeunesse croit davantage au “flip” d’une Swatch qu’à la possibilité de devenir excellente quelque part.

Derrière ces files d’attente ridicules, il y a surtout une immense angoisse sociale. La peur de ne jamais réussir. La peur de vivre moins bien que ses parents. La peur de devenir invisible. Alors il faut remettre la valeur travail au centre, oui. Mais pas comme un vieux ministre récitant des slogans des années 70 sur RTL. Il faut rendre l’effort désirable à nouveau.

Redonner du prestige à ceux qui créent vraiment quelque chose. Aux artisans. Aux développeurs. Aux infirmières. Aux professeurs passionnés. Aux restaurateurs. Aux cinéastes fauchés qui tournent avec trois lampes IKEA. Aux gamins qui montent des groupes de musique dans des caves. À ceux qui apprennent encore un métier au lieu d’apprendre uniquement à optimiser un algorithme.

Parce qu’au fond, le vrai luxe n’a jamais été une montre Audemars Piguet en plastique. Le vrai luxe aujourd’hui, c’est d’avoir trouvé une passion assez forte pour accepter de souffrir un peu pour elle.

Joris Hadj

Enseignant en université

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Joris Hadj

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serrer le vice le 20/05/2026 à 07:23

c'est pas le numérique le problème, c'est qu'une grosse paire de baffe est devenue illégale et l'état interdit d'éduquer les enfants comme ils devraient l'être

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