En chantier : nous râlons contre ce qui empêche la ville de tomber en panne

En chantier : nous râlons contre ce qui empêche la ville de tomber en panne
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Il suffit de rester dans la Métropole de Lyon au mois d'août pour avoir l'impression qu'on a choisi votre rue pour y faire des travaux. Une barrière au premier carrefour, une déviation au suivant, puis un bus qui ne passe plus tout à fait là où il passait la veille, ou votre station Vélo'v fermée.

Au troisième détour, on cherche un responsable. Il y en a souvent plusieurs. La Ville intervient dans l'aménagement de ses quartiers, la Métropole gère la voirie, SYTRAL Mobilités organise les transports et les opérateurs s'occupent de leurs réseaux. Pour qui tourne depuis vingt minutes, cette répartition des compétences reste théorique. Elle ne doit surtout pas servir d'excuse.

Disons-le d'emblée : une ville qui creuse est une ville qui s'entretient.

Les travaux de cet été montrent ce qui se joue sous nos pieds.

Autour de la Part-Dieu, des immeubles sont raccordés aux réseaux de chaleur et de froid, boulevard Vivier-Merle, boulevard des Belges ou avenue Lacassagne.

Rue Baraban, le réseau de chaleur est renouvelé pour desservir le groupe scolaire Georges-Pompidou en 2027.

À Villeurbanne, le raccordement du futur T9 au réseau existant a imposé d'arrêter les trams T3, T7 et le Rhônexpress pendant deux semaines à La Soie.

À Caluire-et-Cuire, on pose un collecteur d'assainissement lié à la restructuration de la station d'épuration de Fontaines-sur-Saône. Boulevard de la Duchère, on conforte un talus, axe coupé la première quinzaine d'août. Entre Saint-Fons et Vénissieux, le chantier du T10 se poursuit.

Vu depuis la rue, tout cela se ressemble : du bruit, de la poussière et des barrières.

Un chantier mal conçu peut mettre un commerce en difficulté, rendre un trottoir impraticable ou rallonger sérieusement le trajet de ceux qui ne sont pas partis en vacances. Quant à la formule administrative "accès riverains maintenus", elle désigne parfois un parcours que seuls les plus sportifs peuvent emprunter.

Les exécutifs écologistes de la Ville et de la Métropole ont parfois sous-estimé cette réalité pendant le mandat précédent. La transformation future de Lyon semblait devoir excuser presque automatiquement les désagréments présents. Or une bonne intention ne rembourse pas la perte de chiffre d'affaires d'un commerce, ne rend pas une déviation moins pénible et ne transforme pas une mauvaise signalisation en geste pour la planète.

Depuis le printemps, la carte a changé. Véronique Sarselli préside la Métropole, Grégory Doucet a été reconduit à Lyon, et bien des communes ont changé de tête : Maxime Bost à La Mulatière, Abdelkader Lahmar à Vaulx-en-Velin, Issam Benzeghiba à Meyzieu, Idir Boumertit à Vénissieux. Les canalisations, elles, n'ont pas voté.

Toute nouvelle majorité, à la Métropole comme ailleurs, court le même risque : considérer chaque chantier comme une décision isolée, détachable de l'état réel des infrastructures. Une alternance permet de corriger une organisation, de revoir une priorité, d'abandonner un projet inutile ; c'est le jeu démocratique. Elle ne peut pas faire comme si les ponts, les canalisations et les voies de tramway avaient cessé de vieillir le soir de l'élection.

Car nous ne voyons presque jamais les infrastructures avant qu'elles tombent en panne. J'en reviens : à Douala, on pense au réseau électrique plusieurs fois par jour.

En 1996, les chercheuses Susan Leigh Star et Karen Ruhleder publiaient Steps Toward an Ecology of Infrastructure. Leur constat est devenu un classique : tant qu'une infrastructure fonctionne, elle se fond dans le quotidien.

Personne ne pense au réseau d'eau en ouvrant un robinet. On commence à y penser quand rien ne coule.

La querelle de l'été sur les fontaines lyonnaises l'a illustré. Mi-juillet, en pleine canicule, Thomas Rudigoz, maire du 5e arrondissement et membre de l'opposition à la mairie centrale, publiait une vidéo montrant des bornes à eau et fontaines hors service, de Saint-Jean au Point-du-Jour. Selon lui, une seule fontaine à eau fonctionnait alors dans l'arrondissement.

Le lendemain, Grégory Doucet concédait des problèmes de maintenance, tout en mettant en avant les réhabilitations menées ailleurs dans la ville et une difficulté bien réelle : recruter du personnel qualifié pour l'entretien.

Fin juillet, le maire du 5e est revenu à la charge : la quasi-totalité des fontaines dont il demande la remise en eau fonctionneraient en circuit fermé, les laisser à sec n'économiserait donc pas une goutte ; la ville ne compterait qu'un seul fontainier ; et huit des vingt-deux bornes d'eau potable de l'arrondissement seraient hors service, selon les vérifications de Rue89Lyon.

Au-delà du duel, les deux élus ne regardent pas le même indicateur. Rudigoz parle de l'accès réel à l'eau dans l'arrondissement dont il a la charge ; Doucet raisonne à l'échelle de la ville et de l'ensemble de son parc. Le chiffre global peut être présentable tandis que le service local fonctionne mal. Cela ne tranche pas la polémique, mais l'échelle choisie pour mesurer un service change souvent le jugement qu'on porte sur lui.

Il y a plus. Les deux élus ne disposent pas des mêmes moyens d'agir. Porter le titre de maire sans en avoir les pouvoirs crée une asymétrie particulière : les maires d'arrondissement ne commandent pas les services techniques, n'ouvrent pas une chaussée, ne recrutent pas de fontainier. Ils constatent. Le constat devient alors leur principale ressource, ce qui explique la vidéo. Le maire de Lyon dispose des leviers, mais peut invoquer une contrainte qui ne lui est pas imputable, ici un métier en tension. Chaque position a son confort : le premier n'a pas le pouvoir d’exécution sur ce point, le second dispose d'une explication. Entre les deux, la fontaine reste à l'arrêt.

Nous parlons beaucoup d'innovation, beaucoup moins de ce qui entretient l'existant. La politique préfère le neuf. Une inauguration produit une photographie, un discours, des articles, des reels Instagram et parfois une plaque avec un nom. Une canalisation remplacée avant de céder ne produit aucune image. Personne ne remplit une salle en promettant une excellente opération de désamiantage des enrobés rue de Bourgogne.

Si l'entretien est bien réalisé, la panne n'aura pas lieu et personne ne saura qu'elle a été évitée. S'il est repoussé, l'économie budgétaire est immédiate ; la facture arrivera plus tard, souvent sous le mandat de quelqu'un d'autre. 

Beaucoup d'équipements vieillissent ainsi, à la faveur de petites décisions raisonnables prises séparément et ruineuses une fois additionnées.

À Lyon et dans le reste de la Métropole, le sujet se complique parce que la même rue intéresse beaucoup de monde. La Métropole estime que jusqu'à quarante maîtres d'ouvrage peuvent intervenir en même temps sur l'espace public : ses services, SYTRAL Mobilités, les entreprises de réseaux, les concessionnaires, les sociétés publiques locales. Chacun arrive avec son calendrier, ses marchés, ses contraintes de sécurité et parfois son urgence, pour des infrastructures qui ignorent les frontières électorales.

Ce chiffre explique une partie du désordre. Il ne l'excuse pas. La coordination n'est pas une lourdeur administrative ajoutée aux travaux : elle constitue précisément le travail attendu de la Métropole. Les citoyens n'ont pas à connaître les circuits internes. Ils sont en revanche en droit de s'étonner lorsqu'une chaussée fraîchement refaite est rouverte quelques semaines plus tard.

Il n'existe pas d'entretien politiquement neutre. Décider ce que l'on entretient, ce que l'on reporte, qui paie et quels quartiers sont servis en premier, ce sont des choix politiques.

Dans Gouverner par les instruments, publié en 2004, Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès montrent que l'action publique ne se joue pas seulement dans les objectifs annoncés par les élus, mais aussi dans des choix d'apparence technique : une catégorie, un indicateur, une échelle de mesure, une définition. Les fontaines en fournissent deux exemples. L'échelle à laquelle on mesure le service en est un, on l'a vu. La qualification technique en est un autre : dire d'une fontaine qu'elle marche "en eau perdue" ou "en circuit fermé" n'est pas un détail de plomberie, c'est ce qui décide s'il paraît raisonnable ou non de la laisser à sec.

Rien de tout cela n'est purement technique, même si c'est souvent ainsi qu'on le présente. Personne ne débat en conseil de ce qu'il faut entendre par "accès riverains maintenus", et c'est pourtant cette définition qui détermine ce qui compte comme une gêne acceptable, donc qui la supporte. Classer un chantier comme prioritaire, fermer une rue, préserver un axe plutôt qu'un autre, imposer un calendrier à un opérateur : autant de manières de répartir les contraintes.

Le politiste Maxime Huré pose directement la question dans "Expertise, infrastructures, réseaux. La technique, levier ou entrave à l'action publique urbaine ?", chapitre publié en 2021 dans L'impossible pouvoir local ?, ouvrage dirigé par Jean-Marc Offner et Gilles Pinson. Le titre résume l'ambivalence : la technique donne aux collectivités les moyens matériels d'agir ; elle réduit aussi leur marge de manœuvre quand elles dépendent d'une multitude d'opérateurs, d'experts, de contrats et de calendriers. Les quarante maîtres d'ouvrage d'une même rue en donnent une traduction concrète : décider qui intervient, dans quel ordre, au prix de quelles nuisances et sous la responsabilité de qui, c'est déjà gouverner.

Les habitantes et les habitants restent en droit d'exiger mieux. Sur chaque chantier important, on devrait pouvoir lire ce qui est réparé, ce qui risque d'arriver sans intervention, la date réaliste de fin des travaux et le nom de l'autorité responsable. Pas seulement la promesse d'un "cadre de vie amélioré".

À la rentrée, les barrières disparaîtront. La chaussée se refermera et nous oublierons vite ce qui circule dessous. Ce sera probablement le signe que les travaux ont rempli leur fonction.

On peut râler contre un chantier mal organisé. Il faut surtout se méfier quand on ne répare rien.

Retrouvez tous les billets de Romain Blachier sur son site

1 commentaire
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d'accord le 03/08/2026 à 17:22

Je suis d'accord avec vous sur la gestion des chantiers.
Je pense que la majorité écologiste a fait preuve soit d'amateurisme soit d'aveuglement quand on songe aux chantiers chaotiques qui se sont déroulés dans Lyon. Un bon exemple est la rue Felix Faure où les travaux ont duré des années avec des trottoirs faits et refaits plusieurs fois d'affilée. Et parfois des accidents de circulation à la clé.
Vous citez le chantier de Vivier Merle, et c'est un cas très intéressant.
En effet, 2 mois avant les élections, ce chantier s'est terminé. Les fossés ont été comblés, la voirie refaite. Idem sous le viaduc ferroviaire. 1 mois après les élections, le chantier a repris. Ce timing montre que la majorité précédente a gaspillé de l'argent public pour mettre fin de façon factice aux travaux juste avant les élections.
Pour les maires d'arrondissement, je vous rejoins aussi et c'est pourquoi je regrette que la loi LPM n'ait pas, en réformant le scrutin de Lyon, supprimé ces machins.

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