Cours à distance, matraque de près

Cours à distance, matraque de près

Depuis le 28 septembre, lycéennes et lycéens de Lyon et de sa banlieue bloquent leurs établissements pour réclamer des profs, des classes moins chargées, des bâtiments salubres. L'État leur répond par des cours à distance et des gardes à vue.

Quand Pronote est utilisé pour empêcher une grève lycéenne

Jeudi 1er octobre, 19 h 14, la direction de la cité scolaire Saint-Exupéry, à la Croix-Rousse, écrit sur Pronote "aux parents et élèves" : les cours du lendemain se feront encore en distanciel, "en lien avec les autorités académiques".

Les confinements de 2020 ont fait de la visioconférence un outil du quotidien. Ici elle permet aux lycéennes et aux lycéens qui veulent suivre les cours de le faire, et elle rassure des parents, légitimement inquiets.

Mais, elle coupe aussi le rapport de force, puisqu'on ne bloque pas un lycée vide et que les grévistes devront payer le prix de défendre leurs droits si elles et ils sont en manif et pas devant leur écran. Vendredi, 44 établissements du Rhône avaient basculé à distance. Le préfet a pris un arrêté qui interdisait, ce jour-là, tout rassemblement revendicatif à moins de 100 mètres de leurs grilles, de 6 heures à 18 heures.

L'Etat et le rectorat ont fait de la visio un outil de maintien de l'ordre. Sur la colline des Canuts, on a trouvé un antidote aux revendications : un lien de connexion.

Filmer des poubelles pour cacher la misère sociale

"Poubelles brûlées, vitres fracassées...", titrait le 30 septembre Europe 1, dans le giron de Vincent Bolloré, sans une ligne sur les revendications des lycéennes et des lycéens. Vendredi pourtant, quai Jean-Moulin, près du lycée Ampère, un groupe de lycéennes a lancé "Barrez-vous les casseurs !", et d'autres élèves criaient ailleurs en France "Casseurs, cassez-vous !". Ces phrases méritaient plus d'antenne qu'une poubelle.

L'État, lui, a choisi la dureté. Vendredi sur RTL, le ministre a demandé aux parquets "une réponse ferme, la plus rapide possible" contre des personnes souvent mineures et la mise en cause de la responsabilité civile des parents.

À Tours, un lycéen de 16 ans a perdu l'usage de son œil droit, avec des lésions compatibles avec un tir de LBD selon la procureure. À Vénissieux, des enseignantes et des enseignants du lycée Jacques-Brel ont écrit que les forces de l'ordre interpellaient "violemment des élèves sous nos yeux".

Je doute que les policières et policiers soient bien fans des instructions, du rôle qu'on leur fait jouer et des multiples violences qui se déroulent. Personne ne revêt l'uniforme pour ceinturer ou frapper des jeunes de 14 ans.

On a aussi pu voir, même si la chose demande une vérification, le député européen Anthony Smith, dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, assister à des jets de pierres d'une personne présentée comme un policier sur ses collègues. Afin de faire dégénérer un rassemblement et provoquer une charge.

Lyon connaît la chanson. Le 21 octobre 2010, place Bellecour, plusieurs centaines de personnes, dont je faisais partie, ont été encerclées pendant des heures. En février 2024, la Cour européenne des droits de l'homme a jugé que cette nasse n'était pas, à l'époque, "prévue par la loi" et qu'elle avait violé la liberté de réunion. Il aura fallu plus de treize ans pour le dire.

Le maintien de l'ordre est nécessaire, les casseurs doivent être combattus, les policières et policiers, comme les lycéens et lycéennes, doivent être respecté(e)s. Mais, faut-il  faire de poubelles brulées tout le sujet du mouvement social, qui a des revendications légitimes ?

Même les jeunes macronistes du Rhône ont commis une vidéo pour dire que les lycéennes et lycéens avaient raison sur le fond. Avant d'inciter, dans une vision presque messianique, à voter Gabriel Attal, candidat membre du parti au pouvoir depuis 10 ans mais qui, selon eux, allait tout changer…

La révolte paie.

Le projet de budget 2027 prévoyait des droits d'inscription de 178 euros par an en BTS et de 270 euros en prépa, boursières et boursiers exemptés.

Les naissances sont de moins en moins nombreuses, l’effondrement démographique est une réalité dans une société où il devient presque impossible pour les familles d’avoir un niveau de vie correct et un logement décent à un prix correct. Et le Président de la République demande d’en remonter le nombre… mais on fait payer le peu de ces générations accédant au service public d’éducation. Le texte arrive à l'Assemblée le 1ᵉʳ octobre.

Le soir même, au 20 heures de France 2, le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, dit de cette mesure que le gouvernement prendra "l'initiative de la retirer". Une quinzaine de jours de mobilisation, 270 euros épargnés chaque année à chaque élève de prépa non boursier : peu de placements rapportent autant.

BTS et prépas font partie de l'enseignement supérieur. Philippe Baptiste, ministre de la Recherche et l'Enseignement supérieur et par ailleurs coauteur, en tant que chercheur, d'un fort intéressant article sur la transition énergétique dans l'industrie spatiale en Guyane  a concédé à juste titre le même jour que la mesure "génère effectivement aujourd'hui beaucoup d'émotions", avant de dénoncer une violence "intolérable, inadmissible" dans les lycées et de mettre en cause l'opposition.

La recherche, qui figure aussi dans son intitulé, aurait de quoi l'émouvoir davantage. Entre 2010 et 2022, la France est passée du 6e au 13e rang mondial des publications scientifiques, selon l'Observatoire des sciences et techniques. En 2023, l'effort de recherche des administrations est tombé à 0,74 % du PIB, son plus bas niveau depuis 1980. Le pays de Pasteur et de Curie décroche, et c'est la colère des lycées qui, solidarité gouvernementale oblige, occupe son ministre.

Des ministres de l'Éducation ou des hauts membres du rectorat inscrivent leurs enfants dans le privé : c'est leur droit le plus strict sur le plan individuel, comme c'est le droit, qui se doit d'être respecté, de chacune et de chacun en France d'inscrire ses enfants dans le régime souhaité.

Mais, c'est l'aveu performatif que le propre travail de beaucoup de responsables de l'Education Nationale ne les convainc pas eux-même.

Comme une bouchère ou un boucher qui serait végétarienne ou végétarien, ou une caviste ou un caviste qui ne boirait pas de vin. Une preuve axiologique que les lycéennes et lycéens ont raison de manifester pour de meilleures conditions d’études.

La main gauche et la main droite

Matignon, citant les services de renseignement, voit dans le mouvement une manœuvre politique, Le Le scénario n'est pas inédit. En Serbie, des étudiantes et des étudiants occupent leurs facultés depuis l'effondrement de l'auvent de la gare de Novi Sad, qui a fait 16 morts le 1er novembre 2024. Les politistes Vladimir Đorđević et Branislav Radeljić ont épluché les déclarations du pouvoir sur ce mouvement ("From denial to demonization: securitizing the 2024/25 student protests in Serbia", Journal of Political Power, vol. 19, n° 2, 2026, p. 296-321).

Le président Aleksandar Vučić a d'abord balayé les rassemblements : 100 à 200 personnes, toujours les mêmes. Le parti au pouvoir a ensuite dénoncé un lien entre les blocages d'établissements et les partis d'opposition, parlant d'instrumentalisation de mineurs. Sont venues plus tard les accusations de manœuvres orchestrées de l'étranger, puis de terrorisme. La France n'est pas la Serbie, que les auteurs rangent parmi les régimes d'autoritarisme compétitif”, mais la formule de Matignon relève de la même famille d'accusations, celle de la main cachée derrière la jeunesse.

Au laboratoire lyonnais Triangle, François Buton, Emmanuelle Reungoat et Cécile Jouhanneau, ont observé autre chose chez les Gilets jaunes : des primo-manifestantes et primo-manifestants souvent très loin de la politique, qui y entrent en jugeant la "main droite" de l'État, le maintien de l'ordre, et sa "main gauche", l'État-providence défaillant. L'image vient de Bourdieu. Nos lycéennes et nos lycéens l'apprennent en une semaine : la main gauche leur manque, la main droite les frappe. ("Les Gilets jaunes comme protagonistes. L'entrée en politique de citoyennes et citoyens ordinaires", Participations, n° 41, 2025, p. 61-90).

Elles et ils ont raison de se révolter. Et les adultes qui ont prévu de se rassembler ce mardi 10h à Bellecour en solidarité avec le mouvement, ont bien raison de le faire. Saint-Exupéry, enfant de Lyon dont la cité scolaire de la Croix-Rousse porte le nom, l'a écrit en dédicace du Petit Prince : "Toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants. (Mais peu d'entre elles s'en souviennent.)" 

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