Huit ans plus tard, difficile de ne pas y repenser au regard des événements qui ont récemment secoué notre ville de Lyon et la France.
Au-delà de l’indispensable condamnation des violences, nous devons nous interroger sur l’état de notre société.
Car si la violence ne saurait être excusée, elle ne doit pas non plus nous dispenser de réfléchir aux fractures qui traversent notre pays.
Notre société se fragmente. On grandit dans des quartiers différents, on fréquente des écoles différentes, on évolue dans des milieux sociaux qui ne se rencontrent presque plus. Les enfants de cadres côtoient trop souvent d’autres enfants de cadres, tandis que les enfants d’ouvriers grandissent dans des environnements sociaux tout aussi cloisonnés.
Nous partageons un territoire, mais partageons-nous encore suffisamment un destin ?
En 1939, Antoine de Saint-Exupéry écrivait dans Terre des hommes : "La grandeur d’un métier est peut-être, avant tout, d’unir des hommes."
Cette phrase exprime une conviction essentielle : ce qui nous rassemble ne se construit pas uniquement dans les discours, mais aussi dans l’expérience collective, les responsabilités partagées et les épreuves traversées ensemble.
Mais comment faire naître cette fraternité lorsque nous ne nous rencontrons plus ?
Je crois profondément que notre République a besoin de retrouver des lieux où les différences sociales s’estompent, où l’on apprend à connaître l’autre autrement qu’à travers ses origines, son quartier ou son milieu social.
C’est dans cet esprit que le retour d’un véritable service militaire universel semble intéressant.
Imaginez le fils d’un ouvrier de Vénissieux, la fille d’un médecin du 6e arrondissement de Lyon, un jeune des Minguettes et un autre de l’Ouest lyonnais. Pendant plusieurs mois, ils partageraient le même quotidien, les mêmes efforts, les mêmes responsabilités.
Ils apprendraient à se connaître, à s’entraider et, peut-être surtout, à dépasser leurs préjugés.
Le service militaire permettrait de découvrir la vie en collectivité, le sens de l’engagement, la solidarité et le respect de l’intérêt général.
Le nouveau service national mis en place cette année constitue une première étape, mais il repose sur le volontariat. Je suis convaincu que nous devons ouvrir le débat sur un dispositif universel, commun aux filles et aux garçons, adapté aux capacités de chacun et prévoyant une véritable alternative civile.
Bien entendu, quelques mois de service ne suffiront pas à corriger les inégalités sociales ni à résoudre les difficultés de notre jeunesse. Rien ne remplacera une école publique forte, une politique ambitieuse de mixité sociale, des services publics accessibles à tous et une véritable méritocratie républicaine, permettant à chacun de réussir par son travail.
Mais il ne s’agit pas de punir la jeunesse. Il s’agit de lui donner l’occasion de faire société.
Notre devise républicaine proclame la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Cette dernière est sans doute la plus difficile à faire vivre, car elle ne se décrète pas. Elle se construit dans la rencontre, l’effort partagé et la découverte de l’autre.
Gérard Collomb redoutait que nous finissions par vivre face à face. Antoine de Saint-Exupéry nous rappelait, lui, que ce qui fait la grandeur d’une expérience humaine, c’est aussi sa capacité à unir les hommes.
Entre ces deux réflexions se dessine une même interrogation : que sommes-nous encore prêts à partager pour continuer à former un peuple ?
La République ne peut pas seulement nous apprendre à vivre côte à côte. Elle doit nous donner les moyens de vivre ensemble.